Cinquième jour de vie pour le dixième projet de Widgunz, dix titres en un quart d’heure et demi qui confirment une identité trap-mélodique installée depuis 2017. La question n’est pas de savoir si l’artiste maîtrise son lane — il le prouve à chaque sortie — mais si « Dernier de la classe » apporte autre chose qu’une nouvelle démonstration de savoir-faire.
LA CHRONIQUE
La production, seule vraie colonne vertébrale
Six mains différentes se partagent dix titres : Ekin Beats (1, 3, 5, 7), Jeune Bendjoul (2, 4, 10), Agaheverything (1, 9), Murrel Beats (1), Dan’s Robi (8) et 18h (6). C’est Ekin Beats qui structure le cœur du projet avec quatre productions qui installent une base trap mélodique cohérente, pendant que Jeune Bendjoul — collaborateur récurrent de l’artiste — se charge du rap plus sec, presque minimaliste, sur les morceaux qui ouvrent et referment le projet (2, 4, 10). Cette répartition a une logique : les productions les plus mélodiques et chantées occupent le centre, les plus rugueuses tiennent les extrémités.
Ce qui frappe, en revanche, c’est l’éparpillement des références. « Hokage » s’appuie sur une mélodie qui évoque Naruto — signe d’une culture geek/diaspora assumée plutôt qu’un clin d’œil isolé. « Assis sur ma dalle » convoque percussions africaines et synthés tranchants sous un effet screwed, la texture la plus originale du projet — dommage qu’elle dure à peine 1:30, le morceau s’arrête avant d’avoir vraiment existé. « Casablanca Morocco » lorgne ouvertement vers l’esthétique Soundcloud américaine façon Ski Mask the Slump God, quand « NBA » va chercher un sample Madonna pour habiller un ego trip basique. La prod ne dessine donc pas un monde sonore unifié : elle traverse plusieurs esthétiques sans les faire dialoguer entre elles, ce qui donne au projet une allure de compilation de styles plutôt que d’univers arrêté.
Le texte : un grand écart entre les racines et le vide
Le fil thématique n’existe pas vraiment — il y a des îlots. « Tantie sénégalaise » ouvre sur une affirmation identitaire claire : « Je peux jamais oublier mes racines ». Sur « Assis sur ma dalle », Widgunz prend ses distances avec la variété urbaine consensuelle : « Chui gang pas de Dadju », une punchline qui vaut positionnement — se revendiquer rue plutôt que pop. Mais entre les deux, le projet bascule dans l’ego trip générique (Hokage, NBA) et l’hédonisme sans recul (Pullman, Bang Bang), avant que « Laura » ne vienne, presque en rupture de ton, chercher l’excuse : « Si je t’ai fait mal, I’m sorry ». Cette oscillation entre revendication identitaire, fanfaronnade et repentir pourrait construire un arc — elle reste ici juxtaposée plutôt que reliée, sans transition qui justifie le grand écart.
Sur le plan de la langue, le nouchi n’est pas structurant : il apparaît ponctuellement (« ahoco » sur Casablanca Morocco) dans un texte par ailleurs dominé par le français standard et les anglicismes trap (« real nigga », « bitchs »). Ce n’est pas un problème en soi — mais ce n’est pas non plus un choix affirmé, plutôt un réflexe de sous-registre. Le morceau-titre referme le projet sur une punchline de statut social bien sentie : « Dernier de la classe ya pas les bonnes notes, mon teeshirt c’est ton salaire net » — l’une des meilleures lignes du projet, qui donne enfin sens au titre. D’autres passages, en revanche, tombent dans le remplissage (« Devant l’engin elle est affolée », « Forcément mon pied est sur caillou ») : des barres qui existent pour occuper l’espace, pas pour dire quelque chose.
Le flow : versatilité réelle, mais pas toujours au service du morceau
Widgunz alterne un chant autotuné, dominant sur Bang Bang, Pullman, Laura et Choppa, et un flow plus rappé et technique sur Hokage, Assis sur ma dalle (avec son effet screwed), NBA et le morceau-titre. Cette bascule prouve une vraie amplitude — ce n’est pas un artiste figé sur un seul débit. « Tantie sénégalaise » est à ce titre la démonstration la plus convaincante : chanté sur le premier couplet, rappé sur le second, dans un même morceau. « Dernier de la classe » referme le projet sur le flow le plus lourd et le plus maîtrisé de la tracklist.
À l’inverse, « Casablanca Morocco » et « NBA » affaiblissent l’ensemble : le flow y devient interchangeable, porté par des références plus que par une technique distinctive. Sur ces deux titres, Widgunz semble se reposer sur l’esthétique plutôt que sur l’exécution.
Une architecture qui s’ouvre bien et se referme bien — et se perd au milieu
Le séquençage a une intention lisible aux extrémités : ouverture sur l’identité (Tantie sénégalaise), clôture sur l’affirmation de statut (Dernier de la classe). Entre les deux, cinq titres (Hokage à NBA) forment un bloc ego trip/hédonisme qui ne progresse pas — chaque morceau pourrait être interverti avec le suivant sans que rien ne change au projet. « Laura » fait office de respiration émotionnelle bienvenue avant la clôture, mais son arrivée est brutale, sans transition qui la prépare.
Le featuring unique, Famous Freaky sur « Bang Bang », fonctionne dans sa mécanique : Widgunz chante, Freaky rappe, les rôles sont distincts et ne se marchent pas dessus. Mais le morceau lui-même reste l’un des plus dispensables du projet, ce qui limite l’impact de cette seule collaboration.
Les morceaux qui portent le projet : « Tantie sénégalaise » (le single, à raison — c’est le titre le plus complet) et « Dernier de la classe » (la meilleure sortie, thématiquement et techniquement). Les morceaux qui le tirent vers le bas : « Casablanca Morocco » et « NBA », génériques dans l’écriture comme dans le flow, et « Assis sur ma dalle », dont le potentiel réel est sacrifié par un format trop court.
Une portée culturelle qui regarde plus loin que la rue ivoirienne
Les références mobilisées — Naruto, Ski Mask the Slump God, Madonna, Casablanca, le Sénégal — dessinent un artiste connecté à une culture de diaspora globalisée plus qu’à un ancrage nouchi-codé. Ce n’est pas un défaut en soi : c’est une photographie de ce que peut être le rap ivoire en 2026, pluriel, ouvert sur l’Afrique et sur les codes internationaux du rap en ligne. Mais le projet ne théorise rien de cette position, il l’habite sans la creuser. « Dernier de la classe » confirme la place de Widgunz dans l’écosystème plutôt qu’il ne le fait bouger.
LE SCORE IVOIRAP
Inscription culturelle : 16/25
Ancrage réel mais dilué sur ce projet précis : nouchi ponctuel, marqueurs culturels davantage globaux (anime, Soundcloud US, Maghreb) qu’ivoiriens spécifiques. Sincère, mais peu affirmé comme choix.
Cohérence artistique : 13/20
Alternance chanté/rappé qui tient, mais dispersion des esthétiques de prod et rupture de ton non préparée (Laura) fragilisent l’unité du projet.
Effort d’expression : 12/20
Punchlines fortes (« Dernier de la classe », « Chui gang pas de Dadju ») à côté de barres de remplissage manifestes. Écriture inégale, pas absente.
Contribution culturelle : 11/20
Confirme le lane de l’artiste sans le déplacer. Références intéressantes mais non développées en propos.
Production : 12/15
Élément le plus abouti du projet : textures variées, choix de samples pertinents, mais dispersion entre six mains qui limite l’unité sonore.
SCORE TOTAL : 64/100 — Correct : tient ses promesses sans les dépasser.
CARTOUCHE
WIDGUNZ — DERNIER DE LA CLASSE (Album) 10 titres — Durée totale : 00:25:45 — Prod : Ekin Beats, Jeune Bendjoul, Agaheverything, Murrel Beats, Dan’s Robi, 18h — Label/Distrib : O.Guiro enterprises — Featurings : Famous Freaky (Bang Bang) — Date de sortie : 10/07/2026



