KERONE a sorti un projet de douze titres en trente-deux minutes le 4 Juillet dernier qui dit beaucoup sur ce qu’il est capable de faire — et presque autant sur ce qui l’empêche encore de le faire pleinement. BONNE ENERGIE est l’album d’un artiste qui a du texte, de la personnalité et un ancrage ivoirien sincère, mais qui arrive sur les plateformes avec des déséquilibres de production trop visibles pour être ignorés. La question n’est pas si KERONE a quelque chose à dire. C’est si ce projet le dit bien.
La production
Treize beatmakers ou ingénieurs crédités pour douze titres. Ce chiffre résume à lui seul la principale limite de BONNE ENERGIE : l’album n’a pas de direction sonore unifiée, il a une direction sonore par morceau.
La dominante trap-synth tient à peu près sur l’ensemble — les radars de chaque titre montrent une énergie cohérente sur plusieurs pistes — mais la qualité d’exécution varie trop fortement pour que l’album respire comme un tout. Pas Prêts (Redka à l’ingénierie) est bien mixé, l’espace entre les éléments est propre, la voix de KERONE y existe correctement. RON’KNOJ et DABADJA, eux, souffrent de mixes qui assourdissent l’instrumentale — sur DABADJA notamment, un beat switch à 1min22 qui mériterait d’exister pleinement se retrouve noyé dans un volume qui écrase tout.
Les radars de ORRR et BADDIES DE DYCOCO affichent presque rien. Ce n’est pas un défaut de la plateforme — c’est le portrait sonore de morceaux à la présence acoustique minimale, comme si la production ne prenait pas de place dans l’espace.
WEEKEND (RMZ ON THE BEAT) tranche avec le reste : les sonorités coupé-décalé y sont assumées, le son est plus cloudy, plus festif. Ce n’est pas mauvais pris isolément — mais dans une tracklist qui ne l’a pas préparé, ce titre interpelle sans vraiment s’intégrer.
Les moments où la production sert l’artiste : CÔTE D’IVOIRE (Gbon Lion), plus posé, correspond au flow naturel de KERONE. 2026 (Alvin), avec son usage de sample bien mixé, est le titre qui sonne le plus fini.
Le texte et la langue
KERONE a une plume. Ce n’est pas donné à tout le monde sur une scène où beaucoup circulent entre les mêmes référentiels sans y ajouter grand chose.
Son nouchi est organique — pas posé là pour cocher une case ivoirienne. « Tu t’appelles Kouassi mais ta honte de ce nom tu penses que t’es pas black » (2026) est une attaque directe sur le complexe d’infériorité identitaire, formulée avec la sécheresse qui convient à ce type de sujet. « C’est pour tous mes noussi qui travaillent à la gare » (RON’KNOJ) dit en une ligne une solidarité de classe que beaucoup d’artistes ivoiriens n’abordent pas. « Vieux père faut te calmer, faut pas me voir en choco, je suis un petit d’Adjamé » (ADJAME INSECURITE) active un contraste social (le choco vs le petit de quartier) qui méritait d’être développé davantage.
Le morceau le plus accompli textuellement est PAS PRÊTS : KERONE y chante, sort de sa posture habituelle, et écrit quelque chose de plus intime — « Du jour au lendemain ils ne me parlent plus. Je ne parle plus », « J’ai dû me rabaisser pour mieux ter-mon ». C’est le seul titre de l’album où l’écriture semble avoir pris le temps d’exister.
Le problème est la durée. Plusieurs titres font moins de deux minutes (RON’KNOJ à 1:50, BADDIES DE DYCOCO à 1:53, DABADJA à 1:56) — et dans ces formats, l’idée est à peine posée qu’elle est déjà terminée. BADDIES DE DYCOCO est cité comme l’un des meilleurs sons de l’album mais n’a qu’un seul verse. C’est un paradoxe : la qualité y est, le développement non. Ce n’est pas de l’efficacité — c’est de l’esquisse.
La thématique ADJAME INSECURITE est la plus attendue du public ivoirien — l’insécurité à Abidjan est un sujet brûlant, territorialement ancré, que la scène rap ivoire sous-traite. KERONE l’aborde, mais des notes off-key fragilisent l’écoute au moment où on veut lui faire confiance.
Le flow et la performance
Le registre de base de KERONE est un flow posé, légèrement nonchalant, qui s’adapte à la trap sans la forcer. Sur CÔTE D’IVOIRE et 2026, ce flow trouve son assise naturelle. Sur les titres plus énergiques (MK-ULTRA FREESTYLE, ZÔGOR), il tient sans vraiment s’enflammer.
La vraie surprise vient des titres où il chante — PAS PRÊTS et LEÇONS. Le ton nonchalant de LEÇONS (« Roi de la new wave, je suis comme Haile Salassie ») ne convaincra pas tous les auditeurs, mais il dit que l’artiste cherche d’autres registres. C’est une bonne chose.
Les featurings montrent quelque chose d’important : KERONE n’est pas une tête d’affiche qui invite des guests pour remplir un projet. Les connexions sonnent vraies, surtout avec KMJ sur ORRR — deux voix qui se passent la balle sur les contradictions des gens plutôt que chacun son couplet dans son coin. C’est de la vraie synergie. La punchline potentielle de l’album est là : « Toi tu es prêtre, c’est toi qui connais Mia Khalifa. »
L’architecture du projet
Trente-deux minutes pour douze titres — la moyenne par morceau est inférieure à trois minutes. Ce n’est pas un problème en soi. Mais quand plusieurs de ces morceaux semblent inachevés, la durée courte dit non pas de la concision mais de l’impatience.
Le séquençage ne suit pas de logique audible. WEEKEND arrive en position 9 comme un objet sonore étranger. PAS PRÊTS (position 8) est le morceau le plus mature du projet — il aurait pu fermer l’album. LEÇONS clôture en position 12 avec un ton nonchalant qui ne dit pas grand chose sur ce qui a précédé.
2026 a été sorti comme single après la sortie de l’album. ORRR avait circulé avant. Ce désordre de communication autour du projet dit que la stratégie de sortie n’était pas calée — ce qui dilue l’impact d’un album qui aurait besoin de tout son élan au moment de sa mise en ligne.
Les morceaux qui portent le projet : 2026, PAS PRÊTS, CÔTE D’IVOIRE, ORRR. Les morceaux qui le tirent vers le bas : RON’KNOJ (mix raté), DABADJA (mix raté sur un bon beat), BADDIES DE DYCOCO (trop court pour ce qu’il promet).
La portée culturelle
BONNE ENERGIE s’inscrit dans la continuité d’une scène rap ivoire qui cherche à nommer des réalités locales — l’insécurité à Adjamé, la fierté d’appartenir au 225, le travail informel à la gare — sans passer par les grandes têtes d’affiche pour le faire. C’est un projet de terrain, pas de prestige.
La critique des fake streams dans 2026 (« Arrêtez de pomper les streams, c’est pas comme ça qu’on s’assoit sur la chaise ») est un geste éditorial rare dans le rap ivoire actuel — la plupart des artistes ne mordent pas la main du système qui les nourrit. Que KERONE le dise sur son single d’ouverture dit quelque chose sur sa posture.
ADJAME INSECURITÉ touche au sujet le plus ancré culturellement — et pourtant c’est aussi le morceau le plus fragilisé par l’exécution. Le potentiel est là, le rendu ne l’est pas encore.

KERONE — BONNE ENERGIE (Album)
12 titres — Durée totale : 32:30 — Prod : Alvin, Samosa, 6ixty, Mr Drill, Kylzondatrack, RMZ ON THE BEAT, Gbon Lion, Redka, Papywave, Papywave — Label : BONNE ENERGIE
Featurings : NÔJ, Samosa, Snoopyzy, Big Fudji, Amoxd, Tima, Loyann09, Gbon Lion, Paulem Twist, Ak Binnks17, Jefferso’n, KMJ



