Les 9 Éléments du Hip Hop | Épisode 4/9
« Hip Hop’s DJ interacts artistically with the performance of a recorded song by cuttin, mixin, and scratchin the song in all of its recorded formats. »
— KRS-One, The Gospel of Hip Hop
Le DJ n’est pas un animateur. C’est un musicien.
Il faut le dire clairement parce que la confusion est partout.
Dans les soirées, dans les clubs, dans les événements corporate, dans les mariages et les baptêmes de la classe moyenne abidjanaise — le terme « DJ » s’applique à quiconque possède un ordinateur portable et une interface audio. Quelqu’un qui fait jouer des playlists Spotify à des invités qui ne prêtent pas vraiment attention.
Ce n’est pas ce dont on parle ici.
Le « Deejayin' » — tel que KRS-One le définit dans « The Gospel of Hip Hop » — est le quatrième élément fondateur du Hip Hop. Et c’est une discipline complète, technique, artistique et philosophique qui dépasse de très loin la simple diffusion de musique enregistrée.
1973 : la nuit où tout a commencé
11 août 1973. Le 1520 Sedgwick Avenue, dans le Bronx. Clive Campbell — alias DJ Kool Herc — organise une block party dans le hall de son immeuble. Sa sœur Cindy a loué la salle pour financer l’achat de ses vêtements de rentrée scolaire.
Herc a deux platines. Et il fait quelque chose que personne n’a jamais fait avant : il isole le « break » d’un morceau — cette section instrumentale, généralement la percussion seule, qui fait exploser la salle — et il la répète en passant alternativement d’une platine à l’autre. Le même passage, en boucle infinie.
Il appelle ça le « Merry-Go-Round technique ». Les danseurs qui se donnent à fond pendant ces passages s’appellent les « break boys », les « b-boys ». Et ce qui vient de se produire dans ce hall du Bronx est l’acte de naissance du Hip Hop tel qu’on le connaît.
Une platine de disques vinyle, utilisée non pas comme un simple lecteur, mais comme un « instrument à part entière ». La musique enregistrée, transformée en matière vivante et manipulable. C’est la révolution Kool Herc.
La science du Deejayin’ selon KRS-One
KRS-One distingue soigneusement le « Deejayin' » du simple « DJ-ing ». La distinction est importante.
Le DJ-ing, c’est jouer des disques. Le Deejayin’, c’est interagir artistiquement avec la musique enregistrée. Ça inclut :
Le Cuttin’ — couper brusquement entre deux morceaux ou deux sections d’un même morceau pour créer un effet de surprise, un choc rythmique.
Le Mixin’ — faire se superposer fluidement deux morceaux, trouver le point de contact entre leurs tempos et leurs harmonies, créer une transition invisible ou, au contraire, une collision voulue.
Le Scratchin’ — faire avancer et reculer manuellement un vinyle sous l’aiguille du tourne-disque pour créer un son de friction rythmique. « Grandwizzard Theodore » (Theodore Livingston) est généralement crédité comme l’inventeur du scratch, vers 1975, à l’âge de 13 ans.
Mais le Deejayin’ va encore plus loin. KRS-One dit : « Deejayin’ is also about knowing the moods that certain music can put an audience in ». Le DJ est un architecte émotionnel. Il lit la salle. Il détecte l’état d’esprit du public et le guide avec ses choix musicaux. C’est de la psychologie appliquée à travers le son.
Les inventeurs qui ont tout changé
DJ Kool Herc — le fondateur. L’homme qui a transformé le disque en instrument.
Grandmaster Flash (Joseph Saddler) — ingénieur autodidacte qui a conçu le « crossfader » tel qu’on le connaît, permettant de passer d’une platine à l’autre avec précision. Il a aussi développé des techniques de back-spinning et de punch-phasing qui ont redefini les possibilités techniques du Deejayin’.
Grandwizzard Theodore — inventeur du scratch, l’un des gestes les plus iconiques et les plus imitables du Hip Hop.
DJ Cash Money, Marley Marl, DJ Red Alert — qui ont porté le Deejayin’ à la radio et dans les studios, liant la culture de la block party à l’industrie musicale naissante.
Deejayin’ en Afrique de l’Ouest : un héritage à revendiquer
KRS-One note que dans la tradition caribéenne — jamaïcaine notamment — le mot « deejayin » désignait à l’origine le chanteur qui performait de la parole rythmée sur de la musique. Cette tradition du « toasting » et du « deejaying » jamaïcain a directement influencé la naissance du Hip Hop à New York, porté par des immigrants caribéens comme Kool Herc lui-même, né à Kingston, Jamaïque.
La boucle est donc plus africaine qu’on ne le croit : le « griot » qui joue de la kora et chante l’histoire des familles, le « djeli » qui scande des généalogies sur des percussions — ce sont des formes ancestrales du Deejayin’. La manipulation de l’ambiance collective à travers le son, la création de flow entre les moments, la lecture du public — tout ça existait avant que le premier vinyle soit pressé.
En Côte d’Ivoire, les grands noms du DJing — DJ Mix, DJ Myst, DJ Arafat dans son rapport à la scène avant de basculer vers l’interprétation — ont porté quelque chose de cet esprit. La question est : à quelle profondeur ?
Le DJ que personne ne voit
Il y a un paradoxe dans l’histoire du Hip Hop : « le DJ est l’inventeur de la culture, mais c’est le rappeur qui en est devenu la figure centrale ».
Kool Herc a tout créé. Mais les magazines, les contrats discographiques, les plateformes de streaming — tout cela s’est structuré autour du MC, de la voix, du texte. Le DJ est progressivement devenu un rôle de soutien, un prestataire de service.
KRS-One invite à corriger cette vision. « Le Deejayin’ est un art à part entière, une pratique intellectuelle et physique qui demande des années de maîtrise ».
Un rappeur qui ne comprend pas la fonction du DJ dans la construction du Hip Hop est comme un guitariste qui ignore l’existence des égaliseurs. Il ne comprend pas la moitié de sa propre musique.
Ce que ça veut dire pour toi
La prochaine fois que tu es dans un espace où un DJ joue, prête attention différemment. Pas à ce que tu entends, mais à ce qui se passe entre les morceaux. Dans les transitions. Dans les coupures. Dans la façon dont le tempo de la salle monte et descend selon les choix de celui derrière les platines.
Tu es en train d’assister à une forme de Deejayin’. Peut-être imparfaite. Peut-être très loin de la tradition qu’on vient de décrire. Mais la logique est la même : « quelqu’un organise le son pour que tu ressentes quelque chose ».
Prochain épisode : le Beat Boxin’ — le corps comme premier instrument de l’humanité.
IVOIRAP — Le rap ivoirien documenté, pas consommé.



