Extrait de MPC VOL.2, Cigare Champagne poursuit la construction d’une identité visuelle sombre chez ZY092, empruntée aux codes de la trap américaine façon Atlanta et Travis Scott. Le morceau, court et par endroits difficile à suivre, pose moins un problème de qualité qu’une question d’équilibre : que reste-t-il d’un projet quand l’image porte plus que le texte ne construit ?
La production et la mise en son
ELMAA livre une prod sombre et solide, construite autour d’un sample identifiable de musiques slaves ou italiennes rattachées à l’imaginaire mafieux — un procédé installé dans la trap américaine contemporaine (21 Savage, Young Thug) et largement repris dans la trap francophone.
À 120 BPM, la prod installe un climat plutôt qu’elle ne structure un récit, ce qui n’est pas un défaut en soi : beaucoup de trap fonctionne précisément sur l’ambiance plus que sur la narration. Le choix est cohérent avec ce que le clip va montrer : ELMAA construit un décor sonore, MISTER NOW un décor visuel, et les deux s’accordent.
Cette prod a suffisamment de matière pour porter un texte plus dense ; qu’elle ne le reçoive pas ici est davantage une occasion manquée qu’une faute.
Le texte, la langue, le flow
Le texte ne développe pas de récit linéaire — il fonctionne par fragments : un hook répété, des ad-libs (« Han Han », « Graw graw skkrrtt »), des punchlines juxtaposées plutôt qu’enchaînées. Ce choix de construction n’est pas illégitime en soi dans le registre trap, où le fragment peut être une esthétique assumée.
Le problème est ailleurs : la diction rend une partie non négligeable du texte difficile à restituer clairement à l’écoute, ce qui prive certaines lignes de leur impact potentiel. Le nouchi, lui, sonne comme un vrai réflexe de langue plutôt que comme un placage — « la poulope en deuspy je la tej » installe une cadence reconnaissable du parler abidjanais. La ligne « elle est blanche comme neige » joue sur une ambiguïté entre femme et produit qui aurait pu être une vraie trouvaille d’écriture si elle était davantage travaillée ; en l’état, elle reste suggestive sans être pleinement exploitée.
La bascule vers l’imagerie armée (« Beretta en chaleur, je vais cramer le opps ») arrive sans transition construite, ce qui interroge plus qu’elle ne dérange : est-ce un choix de rupture volontaire, ou une écriture qui manque de liant ? Le flow suit la prod avec application, sans la retourner.
Le clip comme second texte
Le clip ne raconte pas d’histoire non plus, et c’est une information à traiter comme telle plutôt qu’à sanctionner d’emblée : l’absence de narration peut être un choix esthétique cohérent avec un texte lui-même fragmentaire. Le casting resserré (une voiture, une présence féminine), le décor de parking et de supérette convoquent directement l’imagerie visuelle américaine plus qu’un ancrage abidjanais assumé. Abidjan n’apparaît pas ici comme sujet — ni les rues, ni les quartiers, ni les visages ne sont mis en scène comme un territoire propre à filmer.
C’est un décor qui pourrait exister ailleurs, ce qui n’invalide pas le travail de mise en image mais en délimite la portée. MISTER NOW montre une vraie maîtrise de la lumière et de l’ambiance, une signature identifiable qui sert ici une transposition esthétique plutôt qu’une écriture visuelle originale.
Le rapport son/image
C’est l’angle le plus intéressant du projet. Le son et l’image ne se contredisent à aucun moment : ils partagent le même registre atmosphérique, sombre et mystérieux, la même économie de récit. Cette cohérence est réelle, et pas si fréquente à ce niveau de budget en Côte d’Ivoire — elle témoigne d’une direction artistique pensée en amont plutôt que d’un clip plaqué après coup sur un morceau existant.
La limite, c’est que cette cohérence fonctionne davantage comme un redoublement que comme une tension productive : l’image ne vient pas ajouter une couche de sens à ce que le texte ne dit pas, elle prolonge la même retenue narrative par d’autres moyens.
Le projet est donc cohérent avec lui-même, sans que cette cohérence produise un surplus de sens.
La portée culturelle du projet
Cigare Champagne s’inscrit dans une esthétique trap internationale déjà largement diffusée. Le nouchi du texte reste le point d’ancrage local le plus clair ; l’image, elle, se construit davantage en dialogue avec des références américaines qu’avec un regard propre sur Abidjan.
Ce n’est pas nécessairement un manque : une partie de la scène ivoirienne explore aujourd’hui cette porosité avec les codes internationaux, et ZY092 le fait avec une cohérence d’exécution qui mérite d’être reconnue. Mais pour l’instant, le projet confirme une maîtrise esthétique plus qu’il ne déplace un regard ou une manière de rapper en nouchi — il s’inscrit dans une continuité plutôt qu’il n’ouvre un espace nouveau.

ZY092 — CIGARE CHAMPAGNE · Son : 01:39 · Clip : 01:39 · Prod : ELMAA · Réalisation : MISTER NOW · Label / Distrib : BEOKMUSIC



