Sur « Cocolia », Didi B est crédité en co-écriture avec Igor LDT, la composition revient à Spectra et Heezy Lee, le mix à Twoface Supafly. Personne ne s’en cache : c’est écrit noir sur blanc dans les crédits du morceau. Et pourtant, en septembre 2023, un clash a suffi à faire croire au public qu’un tabou venait de tomber.
Une accusation, pas un aveu
Le clash « Cocolia » a opposé Booba à Didi B autour de la paternité d’un même instrumental et d’un même refrain. Dans l’échange, Booba a écrit sur Instagram : « Tu pensais pouvoir voler Cocolia ? Voleur, menteur, manipulateur, petit de taille et d’esprit. Tu n’écris pas tes textes. » Sur X, il a accompagné l’attaque du hashtag #tunécrispastestextes.
C’est une arme de clash, pas une preuve. Personne n’a produit d’élément établissant que Didi B ne participe pas à l’écriture de ses textes. Face à l’accusation, il a au contraire détaillé publiquement son processus : le titre a été écrit avec Igor LDT au studio Insomnia, à Boulogne-Billancourt. Son père, Abou Bassa Bomou, est même monté au créneau en vidéo : « Je ne suis pas l’auteur de cette musique, Booba non plus. »
Ce que révèle vraiment l’épisode, ce n’est pas une tricherie cachée. C’est qu’un système de co-écriture parfaitement assumé peut être retourné en accusation infamante dès qu’un clash s’en empare — parce que le rap, contrairement à la variété ou au coupé-décalé, s’est construit sur le mythe de l’auteur unique.
Le vrai fonctionnement : l’écurie
Le rap ivoire ne s’est jamais raconté comme un art solitaire. Il s’est construit en collectifs.
Kiff No Beat le dit sans détour : leur son doit énormément au producteur Shado Chris, repéré après un concours de quartier. « On te donne les 200 000, le portable aussi. Fais-nous des titres », racontent-ils dans une interview à l’Abcdr du Son. Le producteur devient architecte du son du groupe — un rôle que le groupe lui-même compare à celui de Dr. Dre.
Ce modèle s’est généralisé : Aura Corp autour de Shado Chris, Diby Production autour de Sindika, Africa Mindset autour de Didi B. Ce sont des écuries où beatmakers, arrangeurs et jeunes MC travaillent ensemble sur des morceaux collectifs — le producteur pose parfois un couplet, un featuring circule en interne avant de sortir sous un seul nom.
Rien de tout cela n’est du ghostwriting au sens où on l’entend aux États-Unis ou en France — un texte entièrement écrit par un tiers non crédité, payé au forfait, sous clause de silence. C’est de la co-création assumée, structurée par le studio et le label. La confusion vient de ce que le public ne regarde jamais les crédits, seulement le nom sur la pochette.
Là où se joue vraiment la question de la triche
Le débat sur l’authenticité du rap ivoire n’a d’ailleurs pas éclaté autour de l’écriture en 2025 — mais autour des vues. Après la sortie du clip « Go » de Didi B, en février 2025, affichant plus de 3,3 millions de vues en quelques jours dont une part massive venue d’Inde, Suspect 95 a dénoncé publiquement la pratique sur la NCI : « Les vues sur le nouveau clip de Didi B ont été achetées. Pour moi, c’est de la tricherie. Un artiste qui achète des vues, c’est comme un athlète qui se dope. »
C’est là, et non dans la plume, que se rejoue aujourd’hui la vieille question de l’authenticité : est-ce le chiffre qui triche, ou l’auteur ?
Ce que ça change
Chercher des ghostwriters cachés dans le rap ivoire, c’est se tromper de scandale. La création y est déjà collective, créditée, revendiquée — le clash Booba/Didi B en a simplement fait, un instant, une arme de dénigrement. Le vrai point aveugle du public n’est pas l’écriture : c’est l’incapacité, ou le refus, de lire un crédit jusqu’au bout.
Faits vérifiés : citations Instagram/X de Booba, crédits officiels du morceau « Cocolia », déclaration d’Abou Bassa Bomou, interview de Kiff No Beat à l’Abcdr du Son, déclaration de Suspect 95 sur la NCI (février 2025). Aucune déclaration publique confirmée n’établit qu’un artiste ivoirien du rap ait eu recours à un ghostwriter non crédité.



