Entretien exclusif avec l’architecte du rap nouchi, entre langue de rue, art militant et mission culturelle
Abidjan, quelque part entre Adjamé et Koumassi.
La voix est posée. Le verbe, affûté. Le regard, déterminé. Nash n’est pas venue faire le spectacle. Elle parle comme elle rappe : avec le cœur et les tripes. Celle que l’on surnomme “la go cracra du djassa” est plus qu’une artiste. C’est une passeuse de culture. Une archiviste vivante d’une langue née dans les interstices du bitume abidjanais : le nouchi. Pour IVOIRAP, elle revient sur son parcours, sa vision du rap, sa mission, et surtout sur le rôle central de cette langue codée devenue outil d’émancipation collective.
I. Nouchi, matrice d’un rap ivoirien
IVOIRAP : Tu dis souvent : « Le nouchi, c’est notre arme culturelle. » Qu’est-ce que tu entends par là ?
Nash : C’est simple : le nouchi, c’est ce qu’on a inventé pour survivre à l’invisibilité. Quand on avait rien, on avait au moins notre bouche. Une langue qui nous appartient, qu’on a construite avec les moyens du bord. Un truc que ni l’école ni la rue ne pouvaient nous enlever. C’est notre machette intellectuelle. Elle taille dans la réalité. Elle tranche les hypocrisies sociales. Elle forge une pensée populaire.
IVOIRAP : Tu le vis comme un acte politique ?
Nash : Clairement. Quand je rappe en nouchi, je dis que nos existences comptent. Que notre pensée a de la valeur. Le français est imposé, le nouchi est proposé. Il vient d’en bas, et il remonte tout doucement les échelons. C’est une revanche douce. Une forme de décolonisation culturelle. Et c’est pour ça qu’il dérange parfois.
II. L’origine souterraine : des ghettos à la scène
IVOIRAP : Tu es née dans le quartier de Yopougon-Saguidiba. Quel lien entre ce terreau et la naissance du nouchi ?
Nash : Le nouchi, c’est le cri de Yop, d’Adjamé, d’Abobo. C’est dans les gares, les marchés, les maquis, les grins. C’est là que les mots se frottent, se transforment. Chaque mot a une histoire. “Faya”, c’est la galère. “Ziguehi”, c’est le bandit. “Djai”, c’est l’argent. Tu vois, c’est une langue de codes, mais aussi de poésie.
IVOIRAP : Tu parles de poésie. Certains voient encore le nouchi comme un argot sale ou une langue de voyous…
Nash : Ça, c’est la paresse intellectuelle. Le mépris de classe. Le nouchi, c’est une langue en constante création. Il a ses figures de style : métaphores, euphémismes, métonymies. Les linguistes commencent à le reconnaître. Mais nous, on le savait déjà. Les rappeurs comme moi, les comédiens de gbich, les “nouchisologues” des quartiers… on est les gardiens de ce savoir-là.
III. Le rap comme canal d’élévation
IVOIRAP : Tu as été l’une des premières à rapper sérieusement en nouchi. Comment c’était vu à l’époque ?
Nash : On me disait que j’allais jamais percer si je ne rappe pas en français pur. Mais moi, je voulais que ma tante de Gagnoa comprenne. Je voulais que la vendeuse de garba se sente représentée. Si j’avais trahi le nouchi, j’aurais trahi ma mission. Et puis, les beats, je les voulais avec des tambours, du coupé-décalé, du son local. Un rap enraciné.
IVOIRAP : Tu rappes pour qui, au fond ?
Nash : Pour les enfants des ghettos. Les filles qu’on méprise. Les gens qu’on croit bêtes parce qu’ils ne parlent pas bien français. Je leur dis : “Ta langue est belle. Ta parole compte.” Le rap m’a sauvé. Je veux qu’il sauve les autres.
IV. Nash, militante avant tout
IVOIRAP : Tu es aussi très engagée. Tu es ambassadrice de l’UNICEF, fondatrice de l’ONG Sciençons. Pourquoi cet engagement social ?
Nash : Le micro est une arme. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut aller sur le terrain. J’ai vu trop de jeunes filles abandonnées, de mômes sans repères. Avec Sciençons, on fait de la prévention, de l’éducation, mais à notre manière. On va dans les quartiers avec des spectacles, du slam, du rap… On parle leur langage.
IVOIRAP : Et ce langage, c’est toujours le nouchi ?
Nash : Toujours. Quand tu dis à un enfant : “Il faut pratiquer l’abstinence avant le mariage”, il rigole. Mais si tu dis : “Faut éviter de sauter les dos avant de bien fixer ton chemin”, là il t’écoute. Le nouchi crée un pont. C’est ça son pouvoir.
V. Ambiance Nouchi : la musique comme manifeste
IVOIRAP : Ton dernier album s’appelle Ambiance Nouchi. Ce n’est pas juste de la musique festive ?
Nash : Pas du tout. C’est un manifeste. Chaque morceau est un tableau. “Kpakpatoya” parle des commérages toxiques. “Kpayaille” parle des faux amis. “Go cracra” célèbre les femmes courageuses qu’on traite de garçons manqués. Je rends hommage au quartier, au courage, à la débrouille.
IVOIRAP : Tu t’autorises même des morceaux plus introspectifs…
Nash : Oui, parce que le nouchi peut aussi dire la douleur. Dans “Mimi yé”, je parle de ma sœur disparue. Dans “Gnanhi”, je parle de fatigue, d’abandon. Le nouchi a cette capacité d’émouvoir, même quand il fait rire.
VI. Le nouchi, bientôt patrimoine ?
IVOIRAP : Tu milites pour que le nouchi soit reconnu comme patrimoine culturel. Où en est ce combat ?
Nash : On avance. J’ai déjà présenté un projet au ministère de la Culture. J’ai même écrit un lexique avec des linguistes. L’idée, ce n’est pas de figer le nouchi dans un dictionnaire, mais de le valoriser. Qu’il entre à l’école. Qu’il soit enseigné comme le wolof au Sénégal. Qu’il ait sa place dans les médias.
IVOIRAP : Tu veux institutionnaliser une langue née de l’oralité et de la rue ?
Nash : Oui, mais sans la tuer. On peut cadrer sans brider. Si on ne le fait pas, d’autres vont le faire à notre place et mal le faire. Le nouchi appartient à ceux qui l’ont inventé. Et moi, je suis là pour le défendre.
VII. Le combat continue
IVOIRAP : Tu es active depuis plus de 20 ans. Qu’est-ce qui te motive encore ?
Nash : Tant que des gens rient du nouchi, je suis là. Tant qu’on pense que les femmes ne peuvent pas rapper sérieusement, je suis là. Tant qu’un jeune croit qu’il doit se renier pour réussir, je suis là. Mon rap, c’est du service public.
IVOIRAP : Un mot pour les jeunes qui veulent rapper en nouchi mais qui doutent ?
Nash : Doutez pas. Faites-le. Le nouchi, c’est pas une honte. C’est une fierté. C’est votre héritage. Apprenez à l’utiliser avec finesse, intelligence, précision. Mettez votre vérité dedans. Et faites-le monter.
VIII. L’avenir du nouchi est entre nos mains
IVOIRAP : Si on te donne une baguette magique pour l’avenir du nouchi, tu fais quoi ?
Nash : J’ouvre un Institut du Nouchi. Avec des cours, des archives audio, une scène, une maison d’édition. Et j’envoie des ambassadeurs du nouchi dans toute l’Afrique. Parce que tu sais quoi ? Ce n’est pas qu’un langage ivoirien. C’est une philosophie. Une manière de survivre, de résister, de créer.
Conclusion :
Le nouchi n’est pas un “sous-français”. C’est une langue pleine. Une culture. Un miroir du peuple. Et Nash en est la voix la plus claire, la plus forte, la plus sincère. Elle ne se contente pas de rapper. Elle bâtit. Elle structure. Elle protège. Elle transmet. Avec elle, le nouchi n’est pas qu’un moyen d’expression. C’est une déclaration d’existence. Une arme de construction massive.


