Il y a des parcours qui ne se racontent pas en ligne droite. Celui de Deejay Ben Ivory passe par Montpellier, Montréal, Abidjan. Par des platines dans des clubs du sud de la France, par des scènes partagées avec quelques-uns des noms qui ont façonné le hip-hop francophone, et par une décision que beaucoup n’osent pas prendre : tout plaquer pour venir construire quelque chose dans un marché que personne ne structurait encore. Vingt-cinq ans de métier, un regard affûté sur l’écosystème ivoirien, et une conviction qui ne fléchit pas : le DJ est le maillon que l’industrie musicale africaine n’a pas encore appris à valoriser à sa juste mesure.
Le parcours
DJ, compositeur, producteur et ingénieur du son franco-ivoirien, Deejay Ben Ivory découvre le DJing à Montpellier en 1998. Il devient résident du Mayback — l’un des spots hip-hop majeurs du sud de la France à la charnière des années 2000 —, où il partage les platines avec des figures comme Booba, Ryan Leslie, le franco-marocain Cut Killer (DJ de référence de Skyrock, l’un des architectes du son hip-hop français avec son label Double H Productions) et DJ Abdel (DJ officiel de Nulle Part Ailleurs sur Canal+, devenu une figure incontournable des grandes messes urbaines françaises jusqu’à Urban Peace 3 au Stade de France).
Finaliste du concours Spin to Impress en 2012 à Montréal — concours organisé par Pioneer DJ en partenariat avec Solotech —, il est aussi passé par l’école de production musicale TREBAS (Montréal). Il s’installe à Abidjan en 2008, devient résident et directeur artistique de l’Ebène Club à Zone 4, et y forge sa lecture du marché ivoirien : un marché de talent, en manque de structuration. Aujourd’hui, il développe des projets autour du studio, de la production musicale et de la culture urbaine africaine via sa structure de production événementielle SOLEAD Entertainment.
IVOIRAP : comment tu définis le rôle du DJ dans le hip-hop ivoirien aujourd’hui ?
Le DJ a un rôle central. C’est souvent lui qui fait découvrir les morceaux au public avant tout le monde. Il crée les tendances, teste les sons dans les soirées et ressent directement les réactions des gens. Il n’est pas là pour ambiancer une soirée — il participe à la construction de l’image des artistes et à la popularisation des morceaux. Dans notre environnement, le DJ est un vrai relais entre la rue, les artistes et le public.
Ce que Ben Ivory décrit ici correspond à une fonction documentée dans d’autres contextes africains : au Ghana, en Afrique du Sud, les DJs de radio et de club ont historiquement fait ou défait des carrières avant même que les plateformes de streaming n’entrent en jeu. En Côte d’Ivoire, la génération Baba Coul à la télévision et MC Claver à la radio a joué ce rôle au tournant des années 90-2000. La question, en 2026, c’est de savoir qui occupe cette fonction dans un écosystème où l’algorithme a pris beaucoup de terrain.
IVOIRAP : est-ce que le DJ est sous-valorisé dans cet écosystème ?
Oui, clairement. Beaucoup de personnes ne réalisent pas tout le travail qu’il y a derrière. Le DJ participe souvent au développement des artistes sans forcément recevoir la reconnaissance qui va avec. Ce sont les DJs qui prennent les risques sur les nouveaux sons, qui donnent la force aux artistes émergents et qui maintiennent certains mouvements vivants. Malgré ça, le métier reste parfois mal compris ou sous-estimé dans l’écosystème.
La question de la rémunération des DJs dans l’industrie musicale africaine est réelle. Dans un marché où les contrats d’exclusivité sont rares et où la culture du cachet DJ reste peu formalisée, beaucoup travaillent sur la base de la réputation plutôt que d’un modèle économique stabilisé. Le contexte ivoirien n’échappe pas à cette logique.
IVOIRAP : quel est le son ou l’artiste ivoirien dont tu es le plus fier d’avoir contribué à populariser ?
Je préfère être fier d’avoir soutenu la scène de manière générale. Mon objectif a toujours été de mettre en avant les artistes ivoiriens et de faire tourner notre musique partout où je pouvais. Voir un morceau ivoirien connecter avec le public et prendre de l’ampleur, c’est déjà une satisfaction. Le plus important, c’est de contribuer au mouvement.
La pudeur de la réponse dit quelque chose. Dans un écosystème où beaucoup s’attribuent des paternités discutables, revendiquer une contribution collective plutôt qu’individuelle est une posture rare — et honnête.
IVOIRAP : tu fais la différence entre le Rap Ivoire et le Hip-Hop ivoirien ?
Oui. Le Rap Ivoire représente principalement la musique rap faite avec notre identité ivoirienne, notre langage, nos réalités et notre manière de raconter les choses. Le Hip-Hop ivoirien est plus large. Il comprend le rap, le DJing, la danse, le graffiti, le lifestyle et toute la culture urbaine autour. Le Rap Ivoire fait partie du Hip-Hop ivoirien, mais le Hip-Hop va au-delà de la musique.
C’est une distinction que les puristes ivoiriens posent depuis les années 90 — R.A.S, Garba 50, Nash l’ont tous formulée différemment. Ce que Ben Ivory apporte, c’est une perspective de praticien venu de France : quelqu’un qui a connu le hip-hop comme culture globale avant de le voir se localiser. La nuance n’est pas seulement lexicale. Elle dit quelque chose sur ce que le Rap Ivoire a gagné en identité — et peut-être perdu en connection avec les autres éléments de la culture hip-hop.
IVOIRAP : qu’est-ce que tu veux voir dans le rap ivoirien dans les cinq prochaines années ?
J’aimerais voir le rap ivoirien devenir une vraie industrie rentable. Qu’on arrête de fonctionner uniquement sur le buzz ou les réseaux et qu’on développe de vraies carrières solides. Il faut plus d’investissements, plus de discipline, plus de stratégie et surtout une meilleure compréhension du business musical.
C’est le diagnostic que font tous les acteurs sérieux de la scène depuis dix ans. La différence entre ceux qui le formulent et ceux qui le traitent, c’est la mise en pratique. Ce que Ben Ivory a en plus par rapport à beaucoup de voix locales, c’est une expérience concrète de marchés où cette structuration existe — la France, le Canada —, ce qui rend son regard moins abstrait. La vraie question, pour lui comme pour les autres, c’est de savoir comment on traduit ce diagnostic en infrastructure.
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