Tout a commencé par un étudiant, une valise pleine de disques et une émission sur la RTI. Il s’appelait Yves Zogbo Junior. Et l’été 1985 n’a jamais été pareil.
Qui est Yves Zogbo Junior ?
Pour comprendre ce qu’a fait Yves Zogbo Junior en 1985, il faut d’abord comprendre qui il était au moment où il l’a fait.
Né le 21 décembre 1960 à Paris, Zogbo Junior grandit entre deux mondes. Son père est un homme de la RTI — la Radiodiffusion Télévision Ivoirienne — ce qui lui donne dès l’enfance un accès intime aux coulisses de l’audiovisuel ivoirien, au moment où la RTI est encore le seul medium de masse d’un pays en pleine construction nationale. Il part faire ses études supérieures en France, à l’EFAP — l’École Française des Attachés de Presse — option marketing politique. C’est à Paris, au début des années 1980, qu’il tombe dans le hip-hop.
Il tombe dedans au bon moment. En 1981, Sidney commence à diffuser du rap sur Radio 7, seul animateur en France à s’y consacrer régulièrement. En 1984, Marie-France Brière l’appelle à TF1 et lui donne le dimanche après-midi pour lancer H.I.P. H.O.P., la première émission entièrement dédiée à la culture hip-hop dans le monde — 43 épisodes, du 14 janvier au 19 décembre 1984, sur une chaîne nationale française, avec Afrika Bambaataa, Sugarhill Gang, Kurtis Blow et même Madonna en invités. Le plateau attire une foule grandissante — des videurs sont employés pour la contenir — composée en large partie de jeunes issus de l’immigration africaine subsaharienne.
Yves Zogbo Junior fait partie de ce public-là. Étudiant ivoirien à Paris, il regarde l’émission de Sidney comme on assiste à une révélation. Le rap n’est pas encore ce genre dominant qu’il deviendra : c’est encore une sous-culture en mouvement, portée par les blocs défavorisés de New York, exportée en France par une poignée d’illuminés, reçue dans les halls d’immeuble et les caves de banlieue par des gamins qui posent du carton par terre pour breakdancer. Mais Zogbo Junior y voit quelque chose que Sidney a vu avant lui : un langage universel, une énergie qui traverse les frontières sans demander de visa.
Quand il rentre à Abidjan à l’été 1985 — six mois après l’arrêt de H.I.P. H.O.P. sur TF1 — il rapporte dans ses bagages une culture entière.
Zim Zim Flash : une lucarne dans Nandjelet
Abidjan, été 1985. La RTI est l’unique télévision du pays. Pas de câble, pas de satellite, pas d’internet. Ce que la RTI diffuse, c’est ce que la Côte d’Ivoire regarde — et donc ce que la Côte d’Ivoire entend, répète, imite.
Yves Zogbo Junior le sait. Et il sait aussi qu’il a une carte dans sa poche : son père est un homme de la maison. Il parvient à faire intégrer une rubrique dans l’émission la plus influente de la RTI : Nandjelet — dont le nom, en patois sénoufo, signifie jeunesse — animée par Roger Fulgence Kassy. RFK, comme l’appelle son public, est à cette époque l’animateur le plus talentueux de sa génération ivoirienne. Né en 1956, il a su, depuis la fin des années 1970, faire de la RTI un miroir de la jeunesse abidjanaise — Super Star Station, Jamboree, Première Chance, Podium — donnant à des artistes comme Alpha Blondy leurs premières vitrines nationales. Nandjelet est son émission phare : un rendez-vous de la jeunesse, ouvert, vivant, qui sent le studio-école et la salle de répétition.
C’est dans ce cadre-là que Zogbo Junior ouvre sa lucarne. Il l’appelle Zim Zim Flash. Le nom claque, il est court, il sonne comme une onomatopée de breakdance. L’émission propose ce que personne n’a encore fait à l’écran en Côte d’Ivoire : du rap, du breakdance, de la culture hip-hop, avec des clips américains, des démonstrations de danse, une présentation rappée — le tout emballé dans l’énergie d’un homme qui revient de Paris avec la conviction que ce son-là va changer le monde.
Il n’y a pas d’archives publiques complètes de Zim Zim Flash. La RTI de 1985 n’avait pas encore les réflexes patrimoniaux qu’on lui souhaiterait aujourd’hui. Mais les témoignages qui ont traversé quarante ans sont unanimes : l’émission a fait l’effet d’un choc sur une jeunesse abidjanaise qui n’avait jamais entendu quelqu’un parler en rythme sur une radio nationale. Zim Zim Flash crée une première : elle rend le hip-hop visible, légitime, ivoirien.
Abidjan 1985 : ce que la jeunesse écoutait
Pour mesurer l’impact de Zim Zim Flash, il faut comprendre le paysage sonore dans lequel elle arrive.
En 1985, Abidjan est une ville musicalement dominée par le highlife ghanéen et ses déclinaisons ivoiriennes, par le reggae d’Alpha Blondy dont le premier album Jah Glory est sorti en 1982, par la rumba congolaise de Papa Wemba et Koffi Olomidé qui traversent le continent, et par les premières formes de ce qui deviendra le zouglou — un genre populaire ivoirien qui n’explosera vraiment qu’à la fin des années 1980. Le coupé-décalé n’existe pas encore : il faudra attendre les années 2000 pour que Douk Saga et les Jet-Set le fondent depuis Paris.
Le rap américain commence à percer par les cassettes importées, les K7 de Sugarhill Gang, les premières productions de Run-DMC qui sortent en 1983. Mais entre écouter une cassette en privé et voir de la culture hip-hop diffusée sur la chaîne nationale, il y a toute la différence entre une rumeur et un événement public.
C’est cette différence-là que Zogbo Junior crée. En passant le hip-hop à la RTI, il lui donne une légitimité que des années de cassettes importées n’auraient pas pu produire. La télévision dit : c’est réel. La télévision dit : ça existe ici aussi. Et la jeunesse abidjanaise entend.
Les premiers à répondre à l’appel : les Abidjan City Breakers
Parmi ceux qui regardent Zim Zim Flash, il y en a qui ne font pas que regarder. Ils commencent à répéter. À poser du carton dans les cours. À travailler le smurf et le breakdance. Et certains d’entre eux vont se retrouver autour de Yves Zogbo Junior lui-même pour former le premier groupe de hip-hop ivoirien : les Abidjan City Breakers, alias ACB.
Le nom est tout un programme. À New York, en 1983, les New York City Breakers rivalisent avec les Rock Steady Crew dans les premières battles de breakdance filmées et diffusées mondialement. Les Abidjan City Breakers sont leur écho ivoirien direct, conscient et assumé. La filiation géographique est dans le nom : on est à Abidjan, on breake, et on revendique la même appartenance à un mouvement mondial.
Le groupe se compose de cinq membres : Junior (Zogbo lui-même), Shalamar, Ziké, Franky et Pacôme. Ce même été 1985 — dans un mouvement d’une rapidité remarquable — ils entrent en studio pour enregistrer le premier maxi-single de rap jamais produit en Côte d’Ivoire. Le disque sort sur le label Disco Stock (référence DS 8033). Il est enregistré à Londres et mixé aux studios JBZ d’Abidjan — choix technique qui dit quelque chose sur les ambitions et les ressources du groupe : on enregistre à l’international, on finit à la maison.
Le résultat est un objet musical singulier. Une face A rappée — en français et en dialecte local — posée sur une production boogie qui lorgne clairement vers le funk américain de l’époque. Une face B chantée en anglais, plus accessibles aux marchés étrangers. Le disque porte encore les marques de son temps : les textes intègrent beaucoup de références au hip-hop américain, les phrases en anglais abondent, l’ancrage ivoirien est encore partiel — mais il est là, dans les dialectes glissés entre les couplets, dans la prononciation, dans la manière qu’ont les Abidjan City Breakers de parler de leur ville.
Ce premier maxi est aussi, selon plusieurs sources concordantes, le premier enregistrement hip-hop de l’Afrique francophone subsaharienne. Une décennie avant que Positive Black Soul (Dakar) ne devienne la référence du rap africain francophone. Avant que le Mali, le Cameroun ou le Sénégal ne produisent leurs propres scènes rap. Avant tout ça, il y a eu les Abidjan City Breakers, l’été 1985, un studio à Londres et un label appelé Disco Stock.
L’impact est immédiat dans les cours et les quartiers. Zim Zim Flash avait posé le cadre. Le maxi de l’ACB donne des vocations. Des gamins qui regardaient l’émission de Zogbo Junior commencent à écrire des textes, à chercher des instrumentales, à organiser des battles. C’est le début d’un mouvement qui, au fil des décennies suivantes, produira les RAS, les GI’s, les Crazy B, puis Almighty, Stezo, et finalement — par une longue filiation souterraine — Kiff No Beat, Didi B, Himra, et toute la scène qui fait aujourd’hui vibrer les stades ivoiriens.
La ligne est directe. Elle commence en 1985.
Quarante ans plus tard : Daloa, 17 avril 2025
Le jeudi 17 avril 2025, dans l’amphithéâtre de l’Université Jean Lorougnon Guédé (UJLoG) à Daloa, Yves Zogbo Junior prend le micro — non pour rapper, mais pour enseigner.
C’est le FEMUA 17, la dix-septième édition du Festival des Musiques Urbaines d’Anoumabo — le festival fondé par Magic System et devenu l’un des rendez-vous culturels les plus importants de Côte d’Ivoire. Pour cette édition, le FEMUA a choisi Daloa comme ville hôte, dans la région du Haut-Sassandra. Et pour ouvrir les festivités, l’organisation a eu la sagesse de confier la première grande activité non pas à un concert, mais à une masterclass.
La masterclass est animée par Yves Zogbo Junior.
L’homme qui, quarante ans plus tôt, avait rapporté le hip-hop dans une valise depuis Paris se retrouve à transmettre dans une salle d’université, face à des communicants, des étudiants, des acteurs culturels d’une ville de l’intérieur du pays. L’Agence Ivoirienne de Presse (AIP) le décrit comme « très connu dans les milieux de la communication, invité à partager son expérience avec les communicants et les mécènes de la ville de Daloa ». UJLoG qualifie la journée d’apothéose. Le FEMUA a choisi de commencer son festival par une transmission. C’est un geste éditorial fort — et juste.
Ce détail mérite d’être compris dans toute sa signification. Le FEMUA est né dans le quartier d’Anoumabo, à Treichville — l’un des quartiers populaires d’Abidjan, là où la culture urbaine ivoirienne a toujours eu ses racines les plus profondes. Que ce festival choisisse, pour son édition 2025, d’ouvrir ses festivités à Daloa par une masterclass de l’homme qui a fondé le hip-hop ivoirien, c’est une manière de dire que la mémoire compte. Que les pionniers ne sont pas que des anecdotes pour nostalgiques : ils sont des architectes dont les choix déterminent encore ce qui existe aujourd’hui.
Épilogue : la valise de Zogbo
On ne sait pas exactement quels disques Yves Zogbo Junior avait dans sa valise quand il est rentré d’France en 1985. Les archives manquent. Les témoignages de première génération se font rares. Ce qu’on sait, c’est que l’été 1985 a changé quelque chose d’irréversible dans le rapport de la jeunesse ivoirienne à la musique.
Avant Zim Zim Flash, le hip-hop n’existait en Côte d’Ivoire que sur des cassettes importées, dans l’imagination de quelques jeunes qui avaient voyagé. Après Zim Zim Flash, il existait à la télévision nationale. Il existait dans un maxi pressé à Londres et mixé à Abidjan. Il existait dans les cours des quartiers populaires, sur des carrés de carton posés à même le sol.
Quarante ans plus tard, les descendants de ce moment-là remplissent le Stade Félix Houphouët-Boigny.
La valise de Zogbo, on peut le dire maintenant, était la plus importante jamais rapportée d’un étudiant ivoirien de France.
Sources : Wikipedia FR (Hip-hop en Côte d’Ivoire, Roger Fulgence Kassy, H.I.P. H.O.P., Sidney), Music In Africa, MASA.ci, Auxsons.com, Funk-O-Logy, Abidjan.net, Pulse CI, Connectionivoirienne, 100pour100culture.com, AllBuzzAfrica, AIP (Agence Ivoirienne de Presse), UJLoG (FEMUA 17), VoixVoie de Femme, Station Rétro / TikTok.
Note éditoriale : cet article repose sur des sources secondaires et des archives partielles. Les témoignages directs de Yves Zogbo Junior, des membres de l’ACB et des témoins de la première diffusion de Zim Zim Flash permettraient d’enrichir et de préciser ce récit. IVOIRAP invite toute personne disposant de documents, d’enregistrements ou de souvenirs de cette époque à nous contacter.


