Album sorti le 5 avril 2025 — Repat Agency
21 titres. Deux facettes d’un même artiste. Un album qui veut être une légende avant d’exister. Est-ce que c’est du génie ou de l’hubris ?
La question n’est pas rhétorique. Elle est au cœur de ce que Diyilem & Bazarhoff : Genius dit de Didi B en 2025 — de ses ambitions, de sa liberté nouvellement conquise, et des limites que cette liberté n’a pas encore appris à s’imposer.
1. L’album de la rupture
Pour comprendre ce disque, il faut d’abord comprendre le contexte dans lequel il est né. Le 5 avril 2025, à minuit sur les plateformes, Didi B ne sort pas juste un album. Il sort un acte.
Signé en mai 2021 chez 92i Africa — le label africain de Booba — le rappeur abidjanais s’en va deux ans plus tard dans une rupture violente et publique. Le label annonce des poursuites judiciaires. Didi B répond depuis les studios et les médias, sans baisser la voix : « Je ne me considérais pas comme un novice à qui l’on devait dicter ses collaborations. » Des featurings lui auraient été interdits. Des opportunités, bloquées. Une liberté artistique, étranglée.
Diyilem & Bazarhoff : Genius est donc publié sous Repat Agency — la structure de Diba Diallo, sa manageuse — dans un contexte de litige encore ouvert avec 92i Africa au moment de la sortie. L’album précède de quatre semaines le concert historique du 3 mai au Stade Félix Houphouët-Boigny. Le Shogun de la Conspiration ne se défend pas : il attaque. Diyilem, en nouchi, signifie je suis là. Le titre entier pourrait se traduire par : je suis là, je suis libre, et je suis un génie. C’est à la fois une déclaration de guerre et un manifeste d’indépendance.
Le problème, c’est qu’un manifeste n’est pas automatiquement un chef-d’œuvre.
2. Ce qui justifie l’existence de l’album
Cinq titres sauvent ce disque de l’éparpillement et lui donnent une vraie colonne vertébrale.
« THE TOP » avec Alpha Blondy est l’ouverture la plus réussie que Didi B ait jamais enregistrée. La production reggae de Tam Sir est lumineuse. La présence du patriarche n’est pas un caméo de bonne volonté : Alpha Blondy chante avec la conviction d’un homme qui passe le flambeau à quelqu’un qu’il a choisi. Ce n’est pas un featuring de marketing — c’est une bénédiction culturelle. En ouvrant le disque avec le seul autre artiste ivoirien à avoir rempli le Félicia avant lui (40 ans plus tôt, pour un concert payant), Didi B affirme une filiation sans demander de permission. C’est le meilleur titre de l’album.
« PÈRE » est le moment le plus intime du projet. Didi B pose ici quelque chose qu’il cache souvent derrière la posture du Shogun : une vulnérabilité sincère. Le morceau s’écoute comme une lettre, pas comme un single. Il y a une maîtrise de l’écriture qui rappelle que derrière le bravado, il y a un auteur.
« BAZARHOFF II : LE PADRÉ VÉLI » est la confirmation que Didi B, quand il reste dans son couloir drill, est redoutable. Le flow est tranchant, la prod de Bayo est calibrée — il la nomme lui-même dans l’intro, « C’est Bayo qui a fait l’instru », et l’on comprend pourquoi. C’est le titre qui résiste le mieux à l’écoute répétée.
« GAWAYA » avec Ste Milano fonctionne comme un passage de témoin. Inviter le rappeur de la vague montante sur la face Bazarhoff, c’est poser un geste politique autant qu’artistique. Le résultat est l’un des moments les plus excitants du disque : deux énergies complémentaires, une production de Panther Stuff qui les sert sans les étouffer.
« ALIYAAH » n’est pas le titre le plus ambitieux du projet, mais c’est peut-être le plus honnête. Sobre, direct, sans surcharge. Il illustre ce que Didi B peut faire quand il ne cherche pas à en faire trop — ce qui est, précisément, le problème de l’ensemble du disque.
3. Où l’ambition écrase la cohérence
Le double album est une forme qui exige une discipline que Diyilem & Bazarhoff : Genius n’a pas toujours.
Didi B annonce deux faces distinctes : Diyilem pour l’artiste accompli et posé, Bazarhoff pour le chaos créatif et la liberté formelle. C’est une belle promesse. Dans les faits, la frontière est poreuse jusqu’à l’invisibilité. Les 21 titres se succèdent souvent comme une grande playlist aux humeurs voisines, sans que l’auditeur ressente réellement le basculement entre les deux univers annoncés. Le concept est dans les notes de presse, pas dans l’architecture musicale.
À cela s’ajoute un problème de surcharge. En 21 titres, Didi B veut tout faire : drill, amapiano, afropop, reggae, coupé-décalé revisité, hip-hop introspectif, street-pop nigériane. Ce grand écart sonore a un nom sur Djolo.net, qui l’a diagnostiqué sans ménagement : « un manque de cap clair ». Le diagnostic est juste. Certains titres en milieu de disque — « THON FOI », « FAIRE ÇA BEAU », « DÉCALÉ » — ne sont pas mauvais, mais ils n’apportent rien de nécessaire. Ils existent parce que le disque a de la place, pas parce qu’ils avaient quelque chose à dire.
Un double album de 15 titres sélectionnés aurait été plus fort qu’un double album de 21 titres inclusifs. C’est la tension classique entre l’ambition d’une œuvre totale et la discipline d’une œuvre juste. En 2025, Didi B a encore du mal à trancher.
4. Les featurings : pertinents ou décoratifs ?
Trois featurings cristallisent la stratégie internationale du disque. Le bilan est inégal.
Alpha Blondy, on l’a dit : pertinent. Historiquement, culturellement, musicalement. Zéro reproche.
Naira Marley sur « FATÚMATA » : c’est plus complexe. Le CEO de Marlian Music est une porte d’entrée vers les marchés anglophones, et le morceau a percé sur TikTok. Mais au moment où l’album sort, Naira Marley traîne une ombre judiciaire : mis en cause dans la mort du chanteur Mohbad en septembre 2023, arrêté et détenu 44 jours avant d’être libéré sous caution, il sera finalement mis hors de cause par le tribunal de Yaba le 26 février 2025 — six semaines avant la sortie du disque. La décision judiciaire est rendue, l’affaire est classée. Mais la collaboration reste un choix qui interroge sur la hiérarchie des priorités : est-ce la musique ou le reach qui a dicté ce featuring ? Musicalement, « FATÚMATA » est efficace, pas inoubliable. Un levier commercial habillé en collaboration artistique.
Ste Milano sur « GAWAYA » : pertinent. On a dit pourquoi plus haut. Ajoutons que ce type de featuring est précisément ce qu’IVOIRAP valorise dans un artiste — non pas l’addition de noms, mais la construction d’une scène.
Il reste un cas difficile. MHD figure au générique de l’album. Le rappeur français a été condamné en appel le 28 février 2025 — cinq semaines avant la sortie de Diyilem & Bazarhoff — à 12 ans de réclusion criminelle pour complicité de meurtre par la cour d’assises de Créteil. Sa peine de première instance de 2023 est confirmée. Inclure MHD dans un album sorti une semaine après cette confirmation n’est pas un détail. C’est un choix éditorial que Didi B n’a pas commenté publiquement. IVOIRAP ne peut pas ne pas le noter.
5. Ce que cet album dit de Didi B en 2025
Diyilem & Bazarhoff : Genius est un album-pivot. Pas un chef-d’œuvre — mais un acte fondateur.
Commercialement, il est indéniable : numéro un sur Apple Music Côte d’Ivoire dès les premiers jours, présent dans le Top 20 de huit pays africains, disque de platine et disque d’or reçus le 3 mai au Félicia devant 30 000 spectateurs, en même temps qu’un disque de diamant pour Mojotrône II : History. Jamais un artiste ivoirien n’avait reçu trois distinctions en une seule soirée. Le chiffre fait l’histoire.
Mais le 23 mai, l’album est retiré des plateformes. Un label — lequel, Didi B ne le dit pas, mais le contexte 92i Africa parle pour lui — réclame des droits sur certains singles. Les compteurs YouTube sont remis à zéro. L’artiste, sur Facebook, reste droit : « Aucun obstacle n’éteindra la lumière de ceux qui marchent avec vérité et passion. » C’est courageux. C’est aussi la preuve que l’indépendance artistique, sans infrastructure juridique et distribution panafricaine robuste, reste fragile.
C’est là le vrai message de cet album, au-delà des 21 titres et des deux disques : Didi B a gagné sa liberté. Il n’a pas encore fini de construire les conditions pour l’exercer sans risque. Repat Agency est une promesse. Pas encore un système.
Pour le rap ivoirien dans son ensemble, l’album dit quelque chose de plus large : on peut remplir le Stade Houphouët-Boigny, viser les Grammys et le Zénith de Paris, construire une carrière panafricaine — sans passer par Paris. C’est peut-être la contribution la plus durable de ce projet : non pas une tracklist parfaite, mais un précédent réussi.
Note IVOIRAP : 6,5 / 10.
Cinq titres qui comptent. Seize qui auraient gagné à être taillés. Un acte politique fort, une cohérence artistique encore en construction. À réécouter dans un an pour voir ce qui tient.
Sources : Djolo.net, My Afroculture, Africanews, Pulse CI, Infos d’Abidjan, Abidjan Show, Audiomack, Shazam, Hip Hop Corner, Strong2kin Moov, Agence Ecofin, Franceinfo.


