More

    La femme dans le Rap Ivoirien : Objet, sujet ou auteure ?

    Madame Rap recense seize rappeuses ivoiriennes dans son répertoire mondial. Seize. Dans un pays de trente millions d’habitants où le rap est devenu la musique urbaine la plus commerciale d’Afrique de l’Ouest francophone. Seize noms — contre des centaines de rappeurs masculins. Ce chiffre seul dit quelque chose que les discours sur « la nouvelle génération qui arrive » ne disent pas encore.


    1997 : une fille de 13 ans qui ouvre une porte

    Il faut commencer par elle. Pas parce qu’elle est la seule, mais parce qu’elle est la première.

    Priss’K — Mélanie Prisca Koffi — sort son premier album, Super Star, en 1997 avec son frère aîné Isaac Alerte et le groupe 6-Stem d’alarme. Elle a 13 ans. Le label, c’est Coast to Coast de Jean-Marc Guirandou, le même qui produit Almighty. La presse ivoirienne la couronne « Meilleure Artiste Rap de l’Année ». Elle enchaîne avec La Marraine (2000), reprend Rasta Poué d’Alpha Blondy, et ce dernier l’invite à son concert à Paris-Bercy.

    France 24 la décrira des années plus tard comme « pionnière du rap en Côte d’Ivoire, engagée notamment dans la lutte contre l’excision, contre le mariage forcé et toutes les formes de violence faite aux femmes ». Son album Maturité (2013) contient un titre simplement intitulé « Excision » — pas une métaphore, pas un sous-entendu, le mot nu, posé là comme un acte.

    Quand l’humoriste Deperpignan déclare publiquement que « la place de la femme c’est la cuisine », Priss’K lui répond, dans une interview à Pulse Côte d’Ivoire : « La place de la femme, c’est là où elle veut. Elle est comme le vent, là où elle veut être, elle y est. »

    Ce n’est pas du féminisme de tribune. C’est du positionnement. Et cette clarté-là, elle l’a posée avant tout le monde.


    Nash : la go cracra qui a tout compris avant les autres

    Nash — Natacha Flora Sonloué — raconte avoir découvert le rap à 12 ans en regardant un clip de Priss’K sur la RTI. Son frère lui aurait dit : « Si tu fais comme elle, ça va t’aller. » La filiation entre les deux pionnières est directement assumée.

    Sa percée vient de « 1ère Djandjou » (2002, compilation Enjaillement), reprise nouchi du 1er Gaou de Magic System — mais cette fois, c’est la femme qui parle, qui nomme, qui juge. Là où les hommes ont toujours eu le droit de raconter leurs histoires d’infidélité avec une sorte de glamour nostalgique, Nash arrive avec ce que le chercheur Yao Francis Kouamé appellera une « autorité hors du commun ».

    Son premier album solo, « Ziés Dédjas » (17 décembre 2008 — « yeux ouverts »), est un manifeste construit. La tracklist ne laisse rien au hasard : On a les ziés dédjas, On me reproche, Soit cracra, « Respectons notre corps ». Ce n’est pas un album sur la condition féminine. C’est un album fait du point de vue d’une femme qui a décidé de n’en avoir honte sur aucun sujet.

    Ce qu’elle a construit ensuite est peut-être plus important encore que les disques. En 2013, elle lance le Festival Hip-Hop Enjaillement à Treichville. Dès la troisième édition, en décembre 2014, elle programme une conférence-débat intitulée « Hip Hop au féminin » — l’une des premières plateformes ivoiriennes à thématiser explicitement les femmes dans le rap. La 10e édition, en novembre 2024, se tient en partenariat avec l’UNICEF et étend ses auditions à six villes du pays : Odienné, Man, Daloa, Yamoussoukro, Bouaké, Abidjan.

    Le 1er avril 2019, Nash devient la première ambassadrice nationale de l’UNICEF en Côte d’Ivoire. Pas une musicienne qu’on récompense pour son image. Une femme que l’ONU reconnaît pour ce qu’elle défend depuis vingt ans dans ses textes.


    La femme objet : le silence comme symptôme

    Le trou le plus révélateur de cette histoire, c’est ce qu’on ne trouve pas.

    Dans le rap français, les polémiques sur la sexualisation des femmes dans les clips et les paroles sont documentées, débattues, archivées. Kaaris, Booba, Damso — chaque génération a ses controverses publiques. En Côte d’Ivoire, aucune polémique de ce type n’est documentée dans la presse africaine francophone. Pas un article de fond. Pas un débat médiatisé. Rien.

    Ce silence n’est pas la preuve que le problème n’existe pas. C’est la preuve qu’il n’a jamais été posé comme tel.

    Un indice linguistique dit quelque chose sur ce silence : le mot « tchoin » — désignant une fille vénale, utilisé comme insulte —, terme nouchi ivoirien par excellence, a été importé dans le rap français par Kaaris à partir de 2016. Il est sorti d’Abidjan, est allé à Paris, y a créé une polémique, et est revenu en Côte d’Ivoire via le rap français — sans jamais avoir été nommé comme problème à l’origine. C’est éloquent.

    Ce que Andy S a fait avec Le Rap n’a pas de sexe (2019) est l’une des seules réponses explicites à cet impensé. Pan African Music note dans son portrait de la rappeuse un « look toujours street et soigné, sans jamais jouer la carte du sexy ». Ce n’est pas une coquetterie stylistique. C’est une posture. Et Andy S le dit sans détour : « Si j’étais un homme, je serais considérée dans le top 5 des rappeurs du pays. »

    Cette phrase est tout. Elle nomme le plafond de verre sans s’y écraser.


    Doksy, Anycris : les mal-documentées

    Entre Nash et la génération actuelle, deux noms méritent mieux que la parenthèse.

    Doksy — Dieynaba Diomande, née à Séguéla — sort son premier album en 2011, puis « Ivoire Rap Queen » en 2014 (14 titres, avec Génération Facebook sur les dérives des réseaux sociaux, Rêve d’enfant sur le travail des enfants). Elle dit à Afrik.com ce que peu d’artistes ivoiriens osent dire : « Je ne suis pas ce genre d’artistes nés avec une cuillère en argent dans la bouche qui parlent de choses qu’ils n’ont jamais vécues. » Deux albums. Une posture claire. Quasiment invisible dans la presse ivoirienne.

    Anycris — ingénieure informatique de formation, ancienne animatrice radio à Vavoua — est signée sur le label 2NPROD de Nash. En 2019, elle est finaliste du Prix Découvertes RFI avec « Dondola ». Être finaliste RFI, c’est être dans les dix meilleurs artistes émergents du continent cette année-là. En Côte d’Ivoire, ça n’a pas fait la une. Ce décalage entre la reconnaissance internationale et l’invisibilité locale est l’un des scandales silencieux du rap féminin ivoirien.


    Oprah, DRE-A, Marla, Mosty, Andy S, Halu : la génération qui force les chiffres

    Depuis 2019, quelque chose a changé — pas dans la proportion de femmes dans le rap ivoirien, mais dans leur visibilité institutionnelle.

    Oprah (née le 25 juin 1992) est révélée en 2015 par Radio Nostalgie. En 2023, elle remporte la Meilleure Artiste Rap Féminine aux PRIMUD et devient la seule Ivoirienne shortlistée au Prix Découvertes RFI 2023 — aux côtés de finalistes du Sénégal, Madagascar, Gabon, Congo, Rwanda, Burundi, Mali, Guinée. Un palmarès continental. En 2022, une tumeur cardiaque l’oblige à une opération au Maroc et trois jours de coma. Fin 2024, elle annonce mettre sa carrière entre parenthèses pour raisons de santé. Elle est signée sur The Tree Corporation, label fondé par sa mère.

    DRE-A — Andréa Carolle Brou, née le 9 octobre 2000 à Bouaké, étudiante en communication à l’Université Alassane Ouattara — explose en 2022 avec « On peut faire ça », un featuring avec Chinois L’Apocalypse devenu viral via un challenge TikTok. Signée chez Sony Music Côte d’Ivoire, elle remporte en novembre 2024 aux PRIMUD la catégorie Étoile Montante du Rap Ivoire. Elle est aussi égérie de la marque Darling Côte d’Ivoire — et répond sans vergogne quand on lui demande si elle est la seule femme dans le rap : « Si j’étais un homme, j’aurais été dans le top 5. » Ce sont les mots d’Andy S, cinq ans plus tôt. Le constat n’a pas changé.

    Marla — Dosso Mariam, née le 29 octobre 2003 à Yopougon, label Bastart Editions — sort « Akpi » en 2022. Plus de trois millions de vues YouTube. Une polémique sur l’apologie présumée de la drogue dans les paroles (nouchi codé : saman = tirer une taffe, ganos = marijuana, akpi = cocaïne). Le 31 août 2025, elle publie une vidéo sur Facebook dénonçant des violences subies de la part d’un rappeur de la scène : « Je déprime, j’ai la carrière la plus toxique du show-business ivoirien. » Cette phrase-là ne parle pas que d’elle. Elle parle du vide institutionnel qui entoure les artistes femmes dans ce milieu — aucun recours, aucune procédure, une parole publique comme unique outil.

    Mosty — Nolwen Kouadio, née à Didiévi, vit en France depuis ses 10 ans — se définit par son refus de la distance : « Pour moi, il est très important que l’on identifie d’emblée d’où je viens, de Côte d’Ivoire, car j’habite et je produis mes morceaux en France. » Son EP Aya de Didiévi (4 décembre 2020) et le suivant, Ascension (2024), sont construits sur cette identité hybride, consciente, revendiquée.

    Halu — Hesther Kouadio, 18 ans, lycéenne en Terminale D à Angré-Château, formée chez AS Record d’Ariel Sheney, fans baptisés « Les Haluminium » — est présentée par l’Agence Ivoirienne de Presse en mai 2025 comme « la lycéenne qui rêve de régner sur le rap ivoirien ». Elle n’a pas encore d’album. Elle a déjà une vision.


    Kimberlite : le premier acte collectif

    Le 3 octobre 2025, la compilation « Kimberlite Rap Ivoire » sort sur Soul Squad Music. Seize rappeuses ivoiriennes. Zéro featuring masculin. Zéro concession sur le format.

    Le producteur exécutif Tony Rodriguez a réuni Anycris, Swagga, Marla, Kamal, DRE-A, Mika, Andy S, Oprah, Atb, Rai Queen, Queen Myriana, Ruffin Killer, Kidzy, O’roskop et Mosty dans un projet qui assume frontalement son intention : faire exister une scène féminine comme entité collective, pas comme collection d’anecdotes.

    C’est la première fois dans l’histoire du rap ivoirien que quelque chose de cette nature existe. Et ce n’est pas anodin que ça arrive en 2025, pas en 2000, pas en 2010. Ça dit quelque chose sur le temps qu’il faut pour que le marché consente à regarder ce qui existe depuis trente ans.


    Le plafond continental

    Aux PRIMUD — Prix Internationaux des Musiques Urbaines, la grande cérémonie nationale — il existe une catégorie « Meilleure Artiste Rap Féminine » depuis plusieurs années. Oprah l’a remportée en 2023, DRE-A en 2024.

    Aux AFRIMA — le grand prix continental en partenariat avec l’Union africaine —, la catégorie s’appelle « Best African Lyricist or Rapper » et n’est pas genrée. La shortlist de l’édition 2025, célébrée le 11 janvier 2026 à Lagos : ALA, Didi B, Jessy B, Klassafan le Mélangeur, Nasty C & Usimamane, Nyashinski, Reminisce, Sarkodie, Switch, Yacou B OG. Dix noms. Zéro femme.

    Didi B a remporté le prix. Mérité. Mais le fait que la shortlist du premier prix de rap du continent africain ne comprenne aucune femme en 2026 n’est pas une coïncidence. C’est une structure.


    Ce que cette histoire dit

    Trente ans après Priss’K, le rap féminin ivoirien n’est plus une exception. Il est une réalité sous-documentée, sous-récompensée, sous-protégée — mais réelle.

    Nash a prouvé qu’on pouvait construire une carrière, un festival, une institution, une ambassade UNICEF, et rester fidèle à ses textes.

    Priss’K a prouvé qu’on pouvait entrer à 13 ans dans un univers masculin et ne jamais s’excuser d’y être.

    Andy S a prouvé qu’on pouvait nommer le plafond de verre sans demander la permission.

    Et Marla, en criant publiquement en 2025 ce qu’elle a subi, a prouvé quelque chose de plus difficile encore : que la visibilité d’une artiste femme dans ce milieu n’est pas une protection. Que le succès commercial n’est pas un bouclier. Et que la seule chose qui change, parfois, c’est la décision de parler quand même.

    IVOIRAP pose une question simple à l’industrie musicale ivoirienne : est-ce que seize noms sur trente ans, c’est un héritage ou un aveu ?


    Sources documentées : Music In Africa · Wikipedia FR (Nash, Ami Yerewolo) · UNICEF Côte d’Ivoire · Pulse Côte d’Ivoire · France 24 Afrique Hebdo · Jeune Afrique (Mosty, Oprah) · Pan African Music (Andy S, Mosty) · Affairage.ci (Oprah, Prix Découvertes RFI 2023) · Biographie.ci (DRE-A) · 7culture.ci (DRE-A) · L-FRII (Marla, août 2025) · Nouveau Son (Kimberlite Rap Ivoire) · Vanguard News / Punch (AFRIMA 2026, Lagos) · AIP (Halu, mai 2025) · Madame Rap · 100pourcentCulture (PRIMUD 2024) · Allbuzzafrica (Marla, Akpi polémique)


    IVOIRAP.COM — le hip-hop ivoirien, sans compromis

    The Master
    The Masterhttp://www.ivoirap.com
    Ancien rappeur et éditeur en chef à Ivoirap.com

    Articles récents

    spot_imgspot_img

    Articles connexes

    Un commentaire ?

    S'il vous plaît entrez votre commentaire!
    S'il vous plaît entrez votre nom ici

    spot_imgspot_img
    ×