Personne ne sait où est enterré Almighty. Personne ne connaît la date exacte de sortie du premier EP de rap ivoirien. Personne, dans l’industrie musicale ivoirienne elle-même, n’a jugé utile de documenter ces faits au moment où ils se produisaient.
La différence entre se souvenir et archiver
Un souvenir vit dans une tête. Quand cette tête disparaît, le souvenir disparaît avec elle. Une mémoire, elle, vit ailleurs — dans un document, une archive, un dépôt légal, une interview enregistrée et conservée. Elle survit à celui qui l’a portée.
Le rap ivoire, depuis ses origines, a fonctionné presque exclusivement sur le premier mode. Ce que sait la scène aujourd’hui sur ACB — le groupe qui a sorti en 1985 ce qui est considéré comme le premier EP de rap ivoirien — tient sur quelques pages, reconstituées en croisant des forums de collectionneurs anglophones, des fiches Discogs et une poignée d’articles universitaires. Aucune institution ivoirienne n’a conservé la pochette originale dans des conditions documentées. Personne ne peut confirmer avec certitude si le disque est sorti en 1983 ou en 1985 — un écart de deux ans sur l’acte de naissance même du genre dans le pays.
Ce n’est pas un cas isolé.
Almighty, ou la mémoire qui s’efface en temps réel
Almighty — Ange Maxime Bahoua, l’un des deux généraux du hip-hop ivoirien des années 1990 avec Stezo — est mort le 25 novembre 2014 au CHU de Treichville. Sa disparition a généré une vague d’émotion réelle, des hommages sincères, des témoignages d’artistes qui le considéraient comme un mentor.
Et pourtant : aucune source publique fiable ne documente aujourd’hui le lieu de ses funérailles, ni son lieu d’inhumation. Pour un homme qui avait rempli le Palais des Congrès de l’Hôtel Ivoire en 1997, dont les albums se vendaient par dizaines de milliers d’exemplaires, cette absence n’est pas un détail administratif sans importance. C’est un symptôme.
Dix ans après sa mort, ce qui subsiste d’Almighty tient à un festival annuel porté par des bonnes volontés, à quelques articles nécrologiques d’époque dispersés sur des sites qui peuvent disparaître à tout moment, et à la mémoire vive de ceux qui l’ont connu — des gens qui, eux aussi, vieillissent et un jour ne seront plus là pour raconter.
Pourquoi ça se reproduit à chaque génération
Le problème n’est pas qu’un fait isolé du passé. C’est une structure qui se répète.
Aucune institution ivoirienne — ni publique, ni privée, ni associative — n’a pour mandat explicite de documenter systématiquement l’histoire du rap ivoirien. Pas d’équivalent d’une bibliothèque nationale du son, pas de fonds d’archives dédié, pas de protocole de dépôt légal suivi par les labels indépendants qui produisent l’essentiel de la musique urbaine du pays. Quand un label disparaît, ses bandes disparaissent avec lui. Quand un pionnier meurt, ce qu’il savait meurt avec lui, sauf si quelqu’un a pris le temps — souvent par passion personnelle plutôt que par mission organisée — de l’interroger avant.
Pendant ce temps, le présent s’hyper-documente. Un featuring annoncé à minuit génère des centaines d’articles dans les 48 heures. Un chiffre de streaming est commenté en temps réel. Une certification est célébrée, photographiée, archivée sur les réseaux en quelques minutes. Cette asymétrie n’est pas un hasard — elle reflète une économie de l’attention qui valorise ce qui est immédiatement monétisable, et néglige ce qui ne rapporte rien dans l’instant : documenter un disque de 1985, ou retrouver la tombe d’un artiste mort en 2014.
Ce que ça coûte vraiment
Le coût n’est pas seulement sentimental. Il est culturel, au sens le plus concret du terme.
Une scène qui ne sait pas raconter précisément ses propres origines a plus de mal à revendiquer sa légitimité face à des récits extérieurs — qu’ils viennent du Sénégal, du Nigeria ou de France. Une scène qui ne transmet pas sa mémoire aux nouvelles générations d’artistes les prive de références qu’ils pourraient pourtant revendiquer avec fierté. Il est frappant, par exemple, que la génération qui fait aujourd’hui exploser le rap ivoire à l’international — Didi B, Himra, Suspect 95 — ne cite que rarement, et jamais directement, des figures comme Almighty ou ACB. Pas par dédain. Simplement parce que cette histoire ne leur a jamais été correctement racontée.
Ce que ça voudrait dire, archiver
Archiver ne veut pas dire transformer la culture rap en musée. Ça veut dire des choses précises et faisables : interroger systématiquement les pionniers encore vivants, pendant qu’ils le sont encore. Localiser et documenter les lieux de mémoire — tombes, studios historiques, salles mythiques — avant qu’ils ne disparaissent eux aussi sous le béton d’Abidjan qui s’étend chaque année. Créer, même de façon modeste et indépendante, un dépôt où les disques, les photos, les enregistrements d’interview peuvent être conservés au-delà de la durée de vie d’un site web ou d’un disque dur personnel.
IVOIRAP a commencé, à son échelle, ce travail — sur ACB, sur Almighty. Mais un média seul ne peut pas porter la mémoire d’une scène entière. Cette responsabilité dépasse une rédaction.
Le rap ivoire a aujourd’hui les moyens, l’audience et la reconnaissance internationale pour se demander sérieusement ce qu’il veut laisser derrière lui. La question n’est pas si on se souviendra. C’est si on se souviendra correctement, ou seulement par fragments, jusqu’à ce que plus personne ne reste pour raconter.
IVOIRAP — La culture avant le format.



