On a longtemps réduit le Hip-Hop à quatre éléments qu’on croyait figés : le rap, le DJing, la breakdance, le graffiti. Mais la culture n’a jamais arrêté de bouger. Le mur a rétréci jusqu’à tenir dans un écran, et une nouvelle génération d’artistes visuels a pris le relais — sans bombe aérosol, mais avec les mêmes réflexes : habiller un son, une scène, une identité. Eric Anne Nancy, alias BRK, étudiante ivoirienne en réalisation et production cinématographique aujourd’hui installée au Canada, fait partie de cette génération-là. Pochettes d’albums, identités visuelles de médias urbains, flyers de showcases — son travail, encore récent mais déjà concret, façonne une part de l’imaginaire visuel du rap ivoirien depuis l’étranger. Rencontre.
Un parcours entre trois continents
Pour commencer, qui est Eric Anne Nancy en dehors de BRK ?
« Je suis Eric Anne Nancy Brokou. Étudiante en Bachelor d’audiovisuel et de production cinématographique. J’ai vécu et étudié en Côte d’Ivoire depuis mon enfance (à la Palmeraie) avant de partir au Burkina pour mon BAC, ensuite en France (2022-2024) pour mon Bachelor en Design graphique et enfin au Canada pour mes études d’audiovisuel et production cinématographique. Je suis au Canada depuis 3 ans maintenant. »
Un détail à retenir : Eric Anne Nancy — pas « Eric A. » comme le laissait supposer son nom d’affichage en ligne. Un flou que cette interview permet enfin de corriger. Le parcours, lui, dessine une trajectoire peu commune : Abidjan, Ouagadougou, la France, puis le Canada — quatre pays, quatre étapes, avant même d’avoir 25 ans.
D’où vient le nom « BRK » ?
« C’est simplement une abréviation de mon nom de famille « BROKOU ». J’ai trouvé ça sympa pour mes réseaux sociaux. »
Pas de mythologie derrière le pseudo, donc — juste une signature pratique. Ça n’enlève rien à l’identité visuelle qu’elle a construite autour.
Comment es-tu arrivée au graphisme et au motion design ?
« Je dessine depuis que je suis au primaire (en classe de CE1-CE2). En 6e, j’ai commencé à vraiment prendre cet hobby au sérieux. À l’internat, je créais des jeux de société, je dessinais mes profs, tout ça pour impressionner mes amis un peu. Donc après le BAC en 2020, je suis rentrée directement à l’INSAAC — c’était plus qu’une évidence que j’allais évoluer dans ce milieu. À la base je faisais de l’art plastique. C’est en France que j’ai découvert l’animation et le design graphique. J’ai tout de suite opté pour ça parce que les dessins ne m’intéressaient plus trop comme avant. »
L’INSAAC (Institut National Supérieur des Arts et de l’Action Culturelle, à Abidjan) puis un virage vers l’animation en France : une formation solide, loin de l’image de l’autodidacte pure qu’on aurait pu imaginer.
Premier contact avec le Hip-Hop
Ton premier souvenir de contact avec le Hip-Hop ?
« Je pense que c’était en 6e déjà que j’ai découvert… comme tout le monde hein, avec le groupe KNB et Bop de Narr pour ma part. Mais mon premier taf avec les gens du milieu, c’était en 2020-2021. Je m’amusais à refaire les covers des artistes sans leur montrer. C’était vraiment pour le fun. Les premières personnes à m’avoir contactée sérieusement et payée pour ça, c’était le rappeur NOJ, HO$NI LeGenie et son crew (Wantche et compagnie). J’étais déjà au Canada même quand c’est arrivé. C’est vraiment tout récent. »


KNB, Bop de Narr — une porte d’entrée générationnelle typique de la scène ivoirienne 2010. Mais le point le plus révélateur, c’est la méthode : refaire des covers d’artistes sans le leur dire, juste pour s’entraîner. Une discipline solitaire, avant même la reconnaissance — c’est souvent là que se forge une vraie patte.
Le graffiti, une filiation inconsciente
Le graffiti est un des quatre éléments fondateurs du Hip-Hop. Tu te reconnais dans cette filiation ?
« Je suis pas forcément graffiti mais c’est quelque chose qui me parle effectivement. J’aime tout ce qui est manuel vu que j’ai une base en art plastique. C’est vraiment inconsciemment qu’on retrouve ça dans mon travail, sinon j’ai jamais vraiment essayé. Je trouve que c’est super beau. T’es pas obligé de savoir dessiner pour en faire. Ça rajoute un truc à la création. »

Une réponse honnête, sans récupération artificielle : BRK ne se revendique pas héritière directe du graffiti, mais reconnaît une porosité — le geste manuel, la texture, l’instinct plastique qui infusent son travail numérique sans qu’elle l’ait cherché. C’est précisément cette continuité inconsciente qui, pour IVOIRAP, illustre le mieux la mutation du graffiti à l’ère de l’écran : elle ne se pense pas comme graffeuse, mais son rapport à l’image porte les mêmes réflexes.
Quand tu conçois une pochette ou un visuel, tu penses à quoi en premier ?
« En vrai, dès que j’écoute je sais déjà dans quelle direction partir. Souvent juste avec le titre et la DA de l’artiste c’est bon, tu sais direct. Mais ça dépend. J’ai pas forcément une grosse expérience mais j’ai une grande culture musicale en général, et je pense qu’à force de voir et d’écouter des tas et des tas de sons hip-hop, rap etc., c’est devenu automatique. T’as déjà une DA propice pour le projet. »
Ce qu’elle décrit là, c’est une oreille formée par la culture plus que par la technique — une direction artistique qui se déclenche à l’écoute, presque par réflexe. C’est exactement la fonction qu’occupait le graffeur historique : traduire une énergie sonore et une culture de rue en signature visuelle instantanée.
Sunny Nation, ATTW, Miedjia : le travail concret

Parle-nous de la pochette de « Sunny Nation : War Season » .
« Quand elle m’a contacté je faisais que des édits à l’époque, et quelques covers par-ci par-là mais sans plus. J’ai sorti une vidéo sur TikTok qu’elle a kiffée et elle m’a dit que pour son prochain projet, elle me confierait toute la conception. Selon elle, c’est que moi qui pouvais gérer la vision qu’elle avait. Tout était déjà là (DA, moodboard) et elle m’a écrit. On a travaillé ensemble sur la DA du shoot (elle et son manager David Othniel) et j’ai travaillé la cover. Elle voulait un truc très guerre, très War. Cohérent avec son projet. Donc de la cover aux visuels de promotion, tout était dans la DA. »
Repérée sur TikTok, choisie sur la base d’un instinct partagé plutôt que d’un book professionnel — c’est le mode de recrutement typique d’une scène qui se construit encore beaucoup en dehors des circuits classiques.
Et ATTW, et le showcase de Miedjia ?
« Abidjan to the World, c’est vraiment l’un des projets que j’ai faits quand j’avais zéro expérience. Le gars m’a juste fait confiance, il m’a donné son argent. Il fallait que je justifie et que je prouve, donc j’ai essayé de faire un truc pro.
Miedjia Showcase : lui aussi, je ne le connaissais pas. J’avais déjà travaillé avec l’un de ses amis (NOJ), il a vu, il a kiffé, il m’a contacté pour travailler. »
Un fil qui revient à chaque collaboration : le bouche-à-oreille. NOJ mène à Miedjia, un TikTok mène à Sunny Nation, un pari sur la confiance mène à ATTW. C’est un réseau qui se construit projet après projet, sans structure ni intermédiaire — la scène visuelle du rap ivoirien telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, portée à bout de bras par les artistes eux-mêmes.
Et après ?
Où est-ce que tu te vois dans 5 ans ?
« Franchement je pense pas terminer dans le design graphique, même si c’est un domaine qui me plaît beaucoup. Y’a plein de projets qui arrivent, mais je compte passer dans le domaine de la réalisation et développer davantage mes compétences en VFX, si Dieu le veut. »
Une trajectoire logique compte tenu de son cursus actuel en production cinématographique — et un signal pour la scène : BRK pourrait bien être la première d’une génération de designers Hip-Hop ivoiriens qui utilisent le graphisme comme tremplin vers l’image en mouvement, la réalisation, le cinéma. À suivre.
Interview réalisée pour IVOIRAP. Visuels : BRK.



