Après plusieurs années de silence discographique, Iperkut (Ganon Abdul Fauna) signe son retour avec SORO, titre posté le 1er mai 2026 sur Spotify, construit autour d’un sample de l’artiste senoufo Soro N’gana. Rappeur et ingénieur du son, figure de l’ombre de la scène ivoire depuis ses débuts avec Outsider puis ses projets en collectif (Sofa Saba, SVBV), il revient ici sur ce retour, sur son rapport à l’écriture, et sur sa lecture d’une scène qu’il a vue changer de visage.
L’entrée en matière — SORO
IVOIRAP — Le 1er mai 2026, tu postes SORO sur Spotify — après plusieurs années sans sortie solo. Pourquoi le 1er mai ? Et pourquoi le streaming comme première surface de diffusion ?
IPERKUT — D’abord, merci à vous pour cette interview, pour l’intérêt que vous portez à mon œuvre et à moi-même. Pour le 1er mai, franchement, il n’y a pas de raison particulière, même pour ce son. Il n’y a pas eu de calcul.
J’ai enregistré le morceau sur une impulsion, avec mon ami Mr Béhi. On était en studio, on travaillait sur un autre projet, et dans les discussions on a parlé de sampler un truc senoufo. C’est parti comme ça. Quand j’ai fini d’enregistrer, j’ai bien aimé le son et je me suis dit : pourquoi pas le sortir ? Il n’y a vraiment pas de stratégie derrière. Je l’ai mis sur les plateformes de streaming et j’ai partagé le lien sur mes réseaux, pour que les gens puissent y avoir accès. C’est tout.
IVOIRAP — SORO — en nouchi, en dioula, le mot a du poids. Quelle signification tu mets derrière ce titre ?
IPERKUT — SORO, c’est parce que le sample utilisé vient d’un artiste senoufo qui s’appelle Soro N’gana. Comme vous avez pu le remarquer, dans les lyrics il n’y a pas un thème précis. Alors quand j’ai cherché un titre, je me suis dit : pourquoi pas reprendre son nom et rendre hommage à l’artiste dont on a samplé le son ? « Soro N’gana », c’était un peu long, donc on a gardé SORO.
IVOIRAP — Est-ce que SORO s’inscrit dans un projet plus large — EP, album, collaboration — ou c’est un single autonome pour l’instant ?
IPERKUT — Franchement, pour l’instant je ne me pose pas vraiment la question. Le son, je l’ai fait sur l’inspiration : j’avais envie de rapper, j’avais ce ressenti-là, je voulais m’exprimer. Après, quand j’ai réécouté, je me suis dit qu’il y avait moyen de faire quelque chose, peut-être un EP. Mais ce n’est pas quelque chose que je vais forcément planifier. Ça va se faire comme le son est sorti : si je ressens le besoin d’enregistrer des morceaux, je les enregistre au fur et à mesure, et au moment venu je sortirai le projet. Pour l’instant, il n’y a rien de vraiment prévu de mon côté.
En ce moment, je suis vraiment dans l’optique de faire ce que j’ai envie de faire musicalement. Pendant longtemps, on a été dans le calcul, la stratégie : voir ce qui fonctionne, faire des sons qui parlent aux Ivoiriens, avec des thèmes. Mais là, non. SORO, c’était ça : j’avais envie de sampler un son senoufo, on l’a fait, et lyricalement j’avais envie de rapper comme ça, de poser des punchlines — même si tu comprends, même si tu ne comprends pas. Ça s’adresse à ceux qui ont l’habitude de ce genre de rap, ou qui l’aiment. Je ne suis pas dans une optique de calcul. Donc si je fais un EP de rap, ce sera vraiment du rap ; et si j’ai envie de faire des sons afro, je ferai des sons afro. Je fais ce qui me parle sur l’instant.
Le silence et ce qu’il a produit
IVOIRAP — Entre Dephvnce (2019) et SORO (2026), il y a sept ans. Sans entrer dans l’intime, qu’est-ce qui a changé dans ta façon d’écrire et de concevoir un morceau ?
IPERKUT — C’est vrai que sept ans, c’est beaucoup, mais je ne dirais pas qu’il y a grand-chose qui a changé. Il y a surtout plus d’expérience, notamment avec les séances studio que je fais, et plus de recul. Peut-être dans la pose, mais dans la façon d’écrire, je n’ai pas vraiment changé grand-chose. Ce que je peux dire, par contre, c’est que j’ai essayé de revenir à l’IPERKUT de base. Ceux qui me connaissent vraiment, qui me suivaient avant Dephvnce, avant SABA, quand ils ont écouté, ils me l’ont dit — et c’était justement ça, le but : qu’on retrouve l’IPERKUT solo qu’ils ont connu avant SABA. Donc c’est plus de lyrics, plus de punchlines, plus d’écriture. Il faut avouer que dans SABA, c’était plus « commercial », plus de sons qui font bouger, donc j’allégeais un peu la plume. Mais avec SORO, je suis revenu à la source. Et franchement, si je dois faire des projets, ce sera plus dans ce contexte-là. Même si je fais des sons afro, il y aura toujours de l’écriture, toujours quelque chose comme ça.
IVOIRAP — Pendant cette période, tu as continué à mixer et masteriser pour d’autres — Fireman, Jojo le Barbu, Keuly, SVBV. Travailler sur le son des autres sans sortir le tien, est-ce que ça t’a nourri ou il te manquait quelque chose ?
IPERKUT — Travailler sur les sons d’autres artistes, franchement, pour moi ce sont de très belles expériences. J’adore faire des séances, surtout avec des artistes talentueux, des artistes qui savent ce qu’ils font. C’est un vrai bonheur d’enregistrer, de participer aussi à la direction artistique — parce qu’il y a ça aussi : apporter des idées, ensuite mixer et faire sonner la chose comme il faut. Ça fait vraiment du bien, et ça m’a nourri. Franchement, ça m’a nourri. C’est même ce qui m’a poussé : au fur et à mesure, les gars te rechargent, et à un moment il faut que ça ressorte, que toi aussi tu puisses délivrer. Ils m’ont vraiment nourri, ils m’ont mis bien.
IVOIRAP — Tu es à la fois rappeur et ingénieur de son sur ton propre morceau. Comment tu gères cette dualité en studio ?
IPERKUT — En fait, je ne dirais pas que j’enlève une casquette ou l’autre. Je suis à la fois rappeur et ingénieur du son : quand j’écoute une prod, je l’écoute à la fois avec l’oreille de l’ingé et avec l’oreille du rappeur. C’est simultané. C’est vrai qu’il y a des moments où je me concentre un peu plus sur les lyrics, sur l’intention, sur la diction. Mais en même temps, l’ingé écoute tout ça pour dire à l’artiste de reprendre telle partie quand l’intention n’est pas la bonne, ou pour aller chercher une meilleure prise. Et quand je mixe, je fais attention au détail technique, mais il peut arriver que je capte que là, j’aurais pu dire telle chose autrement — alors je reprends. Donc c’est vraiment les deux.
Écriture et identité
IVOIRAP — En 2015, un article te décrivait par « son flow, ses punchlines et ses textes bien écrits ». Dix ans après, est-ce que tu t’y reconnais encore ?
IPERKUT — Comme je l’ai dit plus haut, à la base c’était ça. Quand j’ai commencé le rap, c’était pour ça : l’écriture, les punchlines. En solo, ça a longtemps été comme ça. En groupe, j’avoue que ça l’a été un peu moins. Mais aujourd’hui, si je veux qu’on m’identifie par quelque chose, c’est bien par ça. Et si je reviens avec SORO, c’est justement pour le montrer : que je sais rapper, que je sais écrire, et que j’ai encore quelque chose à dire, que j’ai mon mot à dire, que j’ai ma place. D’autant qu’aujourd’hui le rap ivoirien se positionne de plus en plus comme ça : les gens font davantage attention à l’écriture. Et moi, je vais montrer que j’ai ma place.
IVOIRAP — Booba a reposté deux fois tes morceaux sur OKLM — #Babi225 puis Tu Zaille. Ce type de validation externe, ça pèse dans la manière dont un artiste se juge lui-même ?
IPERKUT — En vrai, ça fait plaisir. C’est vrai qu’on se dit soi-même qu’on est bon, que c’est bien écrit, tout ça — mais quand c’est Booba qui te valide via une plateforme comme Au Calme, franchement ça fait du bien. Ça veut dire que le boulot est bien fait. Parce que Booba, c’est le GOAT ultime du rap game francophone. Donc oui, ça fait plaisir, vraiment.
Collectif et scène ivoire
IVOIRAP — Sofa Saba, SVBV — ces deux noms portent une philosophie de collectif. Est-ce que SORO marque un retour en solo, ou est-ce que Fireman et Mr Béhi font partie de l’aventure ?
IPERKUT — Déjà, il faut dire que c’est Béhi qui a fait la prod de SORO. Donc voilà — ils sont toujours là. Même Fireman : on est sur son prochain projet, qu’il enregistre chez moi, et c’est moi qui vais le mixer. Maintenant, en tant que groupe Sofa Saba, je ne sais pas. Aujourd’hui, je ne sais pas si le groupe va encore exister. Mais en interne, derrière, on s’échange les sons, les vidéos. Béhi m’envoie souvent des sons à écouter quand il veut mon avis, sur le mix ou sur le son en général. C’est un peu ça.
IVOIRAP — En 2026, le rap ivoire a changé de visage. Toi qui observais depuis une certaine distance, qu’est-ce que tu vois dans cette scène que ceux qui y sont plongés ne voient peut-être pas ?
IPERKUT — Je n’ai pas la prétention de dire que je vois des choses que les autres ne voient pas. Mais ce que je peux dire, c’est que je suis très fier, très content de tout ce que le rap ivoire est en train de devenir, de l’impact que ce genre a aujourd’hui en Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, tous les jeunes veulent devenir rappeurs, ils s’identifient à des Himra, à des Didi B, à des Fireman ; ils veulent leur ressembler, faire comme eux. Être rappeur, c’est « à la mode » maintenant ; quand tu es rappeur, ça fait frais, ça fait « in » pour les jeunes. Il y a quelques années, quand nous on débutait, ce n’était pas ça. C’était le coupé-décalé qui moussait. Partout où on passait dans les émissions, quand on essayait de vraiment rentrer dans le showbiz, on était les outsiders. On nous disait que ça ne marchait pas. Aujourd’hui, c’est tout l’inverse : c’est le rap qui fait l’actualité. Et ça, ça fait vraiment plaisir. C’est le travail de tout le monde, de tous les acteurs : tous ceux qui ont rappé, tous ceux qui ont lancé des médias comme vous. J’en suis très fier, et j’espère que ça va continuer. C’est vrai que la musique, c’est un cycle, mais j’espère que notre moment à nous va durer longtemps, parce que ça aurait un vrai impact.
Après, il y a les clashs, c’est vrai. Mais il faut aussi qu’on essaie de se concentrer sur d’autres rappeurs : qu’ils puissent faire l’actualité par leurs projets, leurs concerts, leurs déplacements, les scènes qu’ils font. Qu’on arrête de se focaliser seulement sur deux personnes à cause de leurs rivalités. Je pense que c’est de ça qu’on a besoin : qu’il y ait plus de têtes d’affiche, qui se font vraiment la concurrence, de sorte à avoir des grosses têtes. Comme dans le coupé-décalé, on avait Arafat, DJ Mix, Serge Beynaud, Kedjevara — il faut plusieurs gars comme ça dans le rap ivoire, qui sont vraiment haut. C’est ça qui va nous aider à durer plus longtemps, à aller plus loin.
Le mot de la fin
IVOIRAP — En 2015, tu appelais à l’unité du rap ivoire. En 2026, avec SORO qui sort, qu’est-ce que tu fais concrètement de cet appel ?
IPERKUT — C’est toujours cette vision-là : se mettre ensemble, faire des projets ensemble pour donner de la force au mouvement. Ensemble, on est plus fort ; ensemble, on va plus loin. C’est ça, l’idée, et c’est depuis longtemps que j’ai cette vision avec les gars, avec Fireman et Béhi. On a essayé de faire, à notre niveau, ce qu’on pouvait avec Dephvnce — souvent, dans les clips, on invitait d’autres rappeurs. C’est ça, vraiment, la clé. Et si les plus jeunes, la prochaine génération ou celle d’aujourd’hui, se mettent dans cette optique-là, franchement, on va aller très, très loin.
IVOIRAP — Dernière question : qu’est-ce que tu veux que les gens ressentent en écoutant SORO pour la première fois ?
IPERKUT — Je veux qu’ils ressentent l’expérience. Lyricalement, dans l’intention, dans la pose, dès l’écoute. Qu’ils sentent que oui, il y a du rap ivoirien, mais que lui là, il est expérimenté — qu’on sent que c’est un vieux père. C’est ça.
Propos recueillis par la rédaction IVOIRAP.
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