Il existe un premier EP de rap ivoirien. Sorti en 1985. Pratiquement personne ne l’a écouté. Il est temps de le retrouver.
1. Abidjan 1985 : une ville sans rap, une jeunesse qui cherche
Pour comprendre ce que signifie sortir un disque de rap à Abidjan en 1985, il faut d’abord mesurer l’absence.
Le rap n’existe pas encore en Côte d’Ivoire — pas sur disque, pas sur les ondes, pas dans les rues à la façon dont il occupera les quartiers populaires dix ans plus tard. Ce qui domine la scène musicale abidjanaise, c’est le reggae d’Alpha Blondy — qui sort cette année-là Apartheid Is Nazism, son troisième album, après avoir été révélé au grand public par l’animateur Roger Fulgence Kassy dans l’émission Première Chance au début de la décennie — et le highlife hérité de la tradition ghanéenne, quelques années avant que le zouglou ne naisse sur les campus universitaires de Yopougon au tournant de 1990-1991.
La RTI est l’unique diffuseur audiovisuel du pays. Ce que la RTI programme, c’est ce que la Côte d’Ivoire entend. Et Roger Fulgence Kassy — surnommé RFK, animateur-vedette des émissions Super Star Station, Nandjelet, Jamboree, Podium — est l’arbitre incontesté du show-business ivoirien.
Le hip-hop, lui, arrive par les cassettes importées et par la télévision française. L’émission H.I.P. H.O.P. de Sidney, diffusée sur TF1 à partir du 14 janvier 1984 pendant 43 semaines, est la première émission au monde entièrement consacrée à la culture hip-hop. Elle passe à l’antenne le dimanche après-midi, avec Afrika Bambaataa, les New York City Breakers, Madonna — et elle attire à chaque enregistrement des centaines de jeunes issus de l’immigration africaine en France. Parmi ce public, il y a des étudiants ivoiriens à Paris. L’un d’eux, en particulier, regarde et retient.
2. Abidjan City Breakers : cinq jeunes hommes et un nom emprunté à New York
Le groupe s’appelle Abidjan City Breakers. Le nom est un calque direct des New York City Breakers, troupe de breakdance américaine alors célèbre, qui rivalisait avec la Rock Steady Crew dans les premières battles filmées et diffusées mondialement. Des dizaines de groupes africains choisissent la même construction : Dakar City Breakers, Cape Town City Breakers, Bamako City Breakers. Le nom revendique une appartenance à un mouvement mondial. Il dit : nous sommes ici, et nous faisons partie de ça.

Cinq membres constituent Abidjan City Breakers : Yves Zogbo Junior (dit Junior ou Master Mix), Guillaume Shalamar, Ziké, Frank Freeze et Pacôme.
La figure centrale est Yves Zogbo Junior. Né le 21 décembre 1960 à Paris, il est le fils de Sylvain Bahi Zogbo dit Kakedim, ancien directeur de Radio Côte d’Ivoire — surnommé l’Éléphant de la RTI — et figure pionnière des médias ivoiriens. Yves Zogbo Junior fait ses études à l’EFAP à Paris, option marketing politique. C’est là qu’il découvre le hip-hop, qu’il suit l’émission de Sidney, qu’il commence à comprendre que ce son-là peut traverser les frontières. Quand il rentre à Abidjan à l’été 1985, il a une conviction et les connexions pour la concrétiser. Son père est dans la maison. La RTI lui est accessible là où elle ne le serait pas pour n’importe quel jeune du quartier.
Ce détail-là, il faut l’écrire sans en faire un procès. Ce n’est pas une trahison de la culture hip-hop que d’avoir des portes ouvertes — c’est une réalité sociale que les pionniers de toutes les scènes ont connue. Sidney lui-même venait d’un milieu qui lui permettait des accès que d’autres n’avaient pas. Ce qui compte, c’est ce qu’on fait de ces portes. Et Zogbo Junior en fait quelque chose.
Il parvient à intégrer une rubrique dans l’émission Nandjelet de RFK, puis lance sa propre émission : Zim Zim Flash. Rap, breakdance, clips américains, présentation rappée — la première émission de culture hip-hop à la télévision ivoirienne. La même année, Abidjan City Breakers entre en studio.
3. Le disque : ce qu’on sait, ce qu’on entend, ce qu’on suppose
Le disque existe. Sa référence est confirmée par les bases de données de collectionneurs qui l’ont tenu entre les mains : Abidjan City Breakers, « A.C.B. Rap » / « Break Dance Disco », label Disco Stock, référence DS 8033 (également numéroté SA 30 0049), maxi 45 tours 12 pouces, pressé en France par l’usine MPO — les gravures de matrice lisent MPO SA 300 049 A/B Y.D.
Les notes de pochette, telles que rapportées par les collectionneurs, indiquent : Recorded in London, Remixed and Vocals on A.C.B. Rap at JBZ Studio (Abidjan), Made in France. Enregistré à Londres. Voix et mixage de la face A réalisés au studio JBZ d’Abidjan. Pressé en France.
Ce circuit dit quelque chose sur les ambitions du projet. On ne fait pas un disque dans une cave à Abobo. On enregistre à Londres, on mixe à Abidjan dans un studio professionnel, on presse en France. C’est une démarche sérieuse, coûteuse, pensée. Pas une démo.
Face A : « A.C.B. Rap ». Créditée à l’auteur Léon Charles. Rappée en français et en dialecte local. Le forum Funk-O-Logy, qui rassemble des collectionneurs spécialisés dans les musiques africaines de cette époque, la décrit comme « un gros instru boogie qui tâche » — une production electro-funk, dans la lignée des discos-rap américains et français du milieu des années 1980. Les voix rappées alternent le français et des insertions en dialecte local, posant les premières pierres de ce qui deviendra des décennies plus tard la signature sonore du rap ivoire : le code-switching entre le français standard et les langues de la rue.
Face B : « Break Dance Disco ». Chantée en anglais. Plus accessible aux marchés anglophones, plus proche des références musicales internationales de l’époque. Elle s’appuierait sur une composition de Léon Charles parue initialement sur le label Rokel Records en 1980.
Un nom figure également dans les crédits du disque : Jacob F. Desvarieux, guitariste-arrangeur et co-fondateur de Kassav’, le groupe antillais qui popularise le zouk au début des années 1980. Son rôle exact — production, arrangement, musicien — n’est pas précisé sur la fiche. Mais sa présence relie ce disque ivoirien à la scène antillaise et parisienne de l’époque, et dit quelque chose sur les réseaux dans lesquels évoluait l’équipe d’Abidjan City Breakers.
Comparé à la scène américaine de 1985 — l’année de Radio de LL Cool J, de King of Rock de Run-DMC, six ans après Rapper’s Delight du Sugarhill Gang — A.C.B. Rap relève d’une esthétique plus boogie-funk que du rap minimaliste à grosse caisse qui s’impose alors à New York. C’est cohérent avec sa production londonienne et ses arrangeurs professionnels. Comme le résume joliment le site Superfly Records : « la réponse d’Abidjan au Sidney parisien. »
4. Est-ce que ça a marché à l’époque ?
La honnêteté intellectuelle exige de le dire : on ne sait pas exactement ce que ce disque a fait à l’époque.
Ce qu’on sait, c’est que Zim Zim Flash passait sur la RTI et que Zogbo Junior avait la logistique pour diffuser le projet. Music In Africa indique qu’Abidjan City Breakers « va dominer la quasi scène hip-hop inexistante à cette époque et susciter des vocations ». Des témoignages de la communauté rétro ivoirienne décrivent une chanson autour de laquelle « tous les jeunes construisaient de vrais ballets de danse partout en Afrique ». Ces témoignages, trente ans après les faits, ont une valeur mémorielle réelle — mais ils ne constituent pas une réception documentée.
Ce qu’on sait aussi, c’est que la réception fut clivée. Le blog Candy Côte d’Ivoire documente le problème clairement : une bonne partie de la jeunesse ivoirienne avait du mal à se retrouver dans ce « rap de chocos » — le hip-hop d’Abidjan City Breakers étant catalogué comme « rap des beaux quartiers » du fait des origines sociales de ses membres. Cette fracture entre le rap comme culture de rue et le rap comme artefact de classes moyennes supérieures n’est pas une spécificité ivoirienne. Elle a traversé toutes les scènes rap du monde. Mais en Côte d’Ivoire en 1985, elle a significativement limité la portée du disque dans les quartiers populaires qui auraient dû en être le terrain naturel.
Il faudra attendre la fin des années 1980 et l’émergence du groupe R.A.S. — Power, Turbo, Scorpio — et son hit Agnangnan, classé numéro un des hits ivoiriens pendant plusieurs mois, pour que le rap s’ivoirise vraiment : textes en nouchi et en langues locales, gestuelle de rue, ancrage dans les quartiers populaires. C’est ce basculement qui transforme le rap en mouvement de masse en Côte d’Ivoire — et non le disque d’Abidjan City Breakers, qui reste, selon les termes du chercheur Yao Francis Kouamé, « l’acte de naissance » plutôt que l’explosion.
5. L’héritage : ce que Abidjan City Breakers a planté sans le savoir
La question de la primauté est sensible. Posons-la clairement.
Abidjan City Breakers sort son maxi en 1985. Positive Black Soul — le duo sénégalais de Didier Awadi et Amadou Barry — est fondé à Dakar le 11 août 1989. Sa première cassette Boul Falé paraît en 1994 et son premier album Salaam en 1995, présenté par Jeune Afrique comme « le premier album de rap d’Afrique francophone ». Abidjan City Breakers précède Positive Black Soul (Sénégal) de quatre ans sur le plan discographique. C’est un fait.
Ce que ce fait ne dit pas, c’est que PBS a connu un rayonnement international incomparablement plus grand : tournées avec MC Solaar dès 1992, signature chez Island Records, collaborations avec KRS-One, reconnaissance critique internationale. L’antériorité ne garantit pas la postérité. Abidjan City Breakers a planté la première graine. PBS a construit le premier arbre visible depuis l’extérieur. Ces deux réalités coexistent sans se contredire.
La reconnaissance de la primauté d’Abidjan City Breakers reste fragile dans le récit dominant. Wikipédia FR (Hip-hop en Côte d’Ivoire) l’affirme sans ambiguïté : « Le premier extended play de hip-hop ivoirien naît lors de ce même été, c’est le groupe Abidjan City Breakers qui sort cet enregistrement. » AuxSons parle d’acte fondateur du rap africain francophone. Music In Africa parle de pionnier. Jeune Afrique l’évoque comme « l’un des tout premiers enregistrements de rap du continent ». Mais le disque n’a connu de seconde vie que chez les collectionneurs et les diggers de funk africain — des forums spécialisés en anglais, quelques blogs, une page Discogs consultée par des curieux du monde entier qui se demandent si c’est bien « le premier disque sorti sur le continent africain incluant du rap ».
Ce paradoxe est peut-être le plus révélateur de tous : le premier disque de rap ivoirien est mieux documenté en anglais, sur des forums de collectionneurs américains et européens, que dans les archives culturelles ivoiriennes elles-mêmes.
Épilogue : retrouver le disque
Il y a une chose que cet article ne peut pas faire : vous faire écouter A.C.B. Rap. Le disque n’est pas disponible en streaming. On a retrouvé un seul titre sur YouTube.
C’est précisément pourquoi il faut l’écrire maintenant. Avant que les derniers témoins de cette époque ne disparaissent. Avant que Yves Zogbo Junior lui-même — qui animait en avril 2025 une masterclass au FEMUA 17 à l’Université Jean Lorougnon Guédé de Daloa, quarante ans après avoir sorti ce disque — ne soit plus là pour raconter ce que Zim Zim Flash et Abidjan City Breakers ont voulu faire.
IVOIRAP cherche des témoins. Des gens qui ont entendu ce disque en 1985. Des gens qui ont vu Zogbo Junior présenter Zim Zim Flash sur la RTI. Des gens qui ont du vinyle, des photos, des archives de cette époque. Si vous avez quelque chose, contactez-nous.
L’histoire du rap ivoire commence avant qu’on l’écrive. Il est temps qu’elle soit écrite.
Sources : Music In Africa (Abidjan City Breakers), AuxSons / Samuel Degasne (Zone Franche), Wikipédia FR (Hip-hop en Côte d’Ivoire), Discogs (release r2537573, Disco Stock DS 8033), Funk-O-Logy (forum collectionneurs), Candy Côte d’Ivoire (Il était une fois, le Rap Ivoire, 2020), Jeune Afrique (Positive Black Soul, 10 albums rap africain), Yao Francis Kouamé / ACAREF (2023), Superfly Records, AIP (FEMUA 17 / Yves Zogbo Junior, avril 2025).
Note éditoriale : la date de sortie de 1985, retenue ici, est la plus cohérente avec l’ensemble des sources de référence. Plusieurs blogs de collectionneurs indiquent 1983 — ce conflit de datation non résolu est signalé. Seule la consultation de la pochette originale ou d’un dépôt légal daté permettrait de trancher définitivement.


