Avant Boomplay, avant YouTube, avant WhatsApp, le rap ivoirien circulait quand même. Il circulait dans les poches, dans les cartables, sur les étals d’Adjamé et de Treichville, gravé sur des cassettes dont personne n’avait payé les droits et que tout le monde achetait. Ce circuit n’avait pas de nom officiel. Il n’avait pas de comptabilité. Il a pourtant fait connaître Almighty, Stezo et les GI’S à des dizaines de milliers de jeunes Abidjanais qui n’auraient jamais mis les pieds dans un magasin de disques.
Le marché avant le marché
Dans les années 1990, l’industrie musicale ivoirienne formelle existe mais reste étroite. Quelques labels — EMI Jat Music, Showbiz, Canal Ivoir Distribution, Tropic Music — distribuent des vinyles puis des cassettes et des CD dans des magasins concentrés au Plateau et dans certains quartiers commerçants. Ces circuits touchent un public qui peut se permettre d’acheter un album original.
En dehors de ce circuit, il y a tout le reste — c’est-à-dire la majorité d’Abidjan.
Les marchés d’Adjamé, de Treichville, de Yopougon hébergent depuis les années 1980 une économie parallèle de la musique enregistrée. Des vendeurs ambulants, des étals fixes, des boutiques informelles proposent des cassettes copiées à partir d’originaux — rap américain, musique congolaise, zouglou ivoirien, et bientôt rap ivoirien. Le prix est une fraction de celui d’un original. La qualité audio est aléatoire, la pochette souvent réduite à un carton manuscrit, parfois inexistante. Mais le son, lui, est là.
La cassette comme premier streaming
Ce que fait la cassette piratée dans les années 1990, c’est exactement ce que feront WhatsApp et YouTube vingt ans plus tard : elle démocratise l’accès à la musique en contournant les barrières financières et géographiques de la distribution formelle.
Un album de R.A.S pressé en CD original coûte un prix que beaucoup de familles ivoiriennes ne peuvent pas débourser pour de la musique. La cassette copiée au marché d’Adjamé coûte quelques centaines de francs CFA. Elle passe de main en main dans les quartiers, dans les cours, dans les transports en commun. Elle s’écoute sur des ghetto blasters dans les cours, sur des walkman dans les goros, en fond sonore dans les maquis qui n’ont pas encore les moyens d’installer une sono.
La cassette crée une communauté d’écoute que le circuit formel n’aurait jamais pu créer seul. Elle porte le rap ivoirien dans des quartiers où aucun label, aucun représentant commercial, aucune promotion n’a mis les pieds.
Ce que ça a coûté — et à qui
Entre 2002 et 2014, la quasi-totalité des maisons de disques ivoiriennes ont cessé leurs activités : Ivoir Top Music, Canal Ivoir Distribution, Tropic Music, King Production, Yann Productions, Independence Day. EMI Jat Music et Showbiz, les deux dinosaures de l’industrie, ont plié l’échine. Claude Bassolé, producteur qui a révélé Magic System et Yodé & Siro, en donne la raison sans détour : « Vous sortez un album le matin et l’après-midi, la ville est inondée par les CD piratés. Comment voulez-vous qu’on travaille ! »
Ce constat est réel et documenté. La piraterie a tué l’industrie formelle ivoirienne. Elle a ruiné des labels qui avaient investi dans des artistes, dans des studios, dans des catalogues. Elle a privé des auteurs et compositeurs de revenus auxquels ils avaient droit. Ce n’est pas une nuance — c’est un fait.
Mais voilà ce que le même constat ne dit pas : pendant que les labels mouraient, le rap ivoirien, lui, ne mourait pas. Il se diffusait. Il trouvait un public. Il construisait une culture dans des conditions matérielles précaires — sans infrastructure, sans promotion, sans radio commerciale dédiée, sans internet. La cassette piratée a été, dans ce contexte, le seul vecteur de diffusion de masse accessible à tous.
Ces deux vérités coexistent sans s’annuler : la piraterie a détruit l’économie formelle et a rendu possible la culture.
La géographie de la cassette
Il y a une géographie précise de ce circuit informel qu’il faut nommer.
Adjamé d’abord — gare routière, marché de gros, carrefour de toutes les communautés du pays. Les vendeurs de cassettes s’y installent dans les galeries couvertes et sur les trottoirs, avec des sélections qui reflètent exactement les goûts des différentes communautés qui transitent par là. Le rap ivoirien y côtoie le reggae, le ndombolo congolais, le hip-hop américain, le zouglou naissant.
Treichville ensuite — rue Princesse, bars, maquis, nuit. La cassette y circule différemment, portée par les DJ de soirée qui font leurs propres compilations, leurs propres montages, leurs propres mixtapes avant que le mot ne soit populaire en Côte d’Ivoire.
Yopougon enfin — les cours, les quartiers, les sound systems du vendredi. C’est là que la cassette d’un artiste émergent peut faire le tour d’une cité entière en une semaine, portée par des mains qui se la passent sans que l’artiste lui-même ne soit au courant de l’étendue réelle de sa diffusion.
Pendant la crise des années 2000, un foyer de reproduction illégale d’œuvres musicales avait même été découvert sur le campus de l’université de Cocody — le cœur intellectuel du pays, berceau du zouglou, devenait aussi un centre de duplication. Ce n’est pas une coïncidence. C’est une cohérence : là où la jeunesse se concentre, l’économie de la cassette suit.
Ce que WhatsApp a remplacé
Il y a une continuité directe entre la cassette piratée des années 1990 et les partages WhatsApp des années 2010. Dans les deux cas, la logique est identique : prendre un son, le multiplier, le faire circuler dans des réseaux de proximité, sans infrastructure formelle, sans paiement, sans traçabilité.
Kiff No Beat a émergé sur des sound systems et via des téléphones qui s’échangeaient des fichiers MP3 en bluetooth avant que les smartphones soient généralisés. Suspect 95 raconte lui-même avoir distribué ses premières maquettes par bluetooth dans la rue. Ce sont les héritiers directs des vendeurs de cassettes d’Adjamé — même logique, nouveaux outils.
Ce que cette continuité révèle, c’est que le rap ivoire n’a jamais eu besoin d’une infrastructure formelle pour circuler. Il a toujours trouvé ses propres canaux — informels, précaires, parfois illégaux. Et c’est précisément dans cette capacité à circuler sans permission que sa force culturelle s’est construite.
La cassette piratée n’était pas une trahison de la culture. Elle en était, dans les circonstances de l’époque, le principal moteur.
Sources : Music In Africa (piraterie et droits d’auteur en Côte d’Ivoire, 2015), Abidjan.net (renaissance du rap ivoire ; piratage sur le Campus de Cocody), Jeune Afrique (renaissance du rap ivoire, 2018), Booska-P (interview Suspect 95), Wikipedia FR (Hip-hop en Côte d’Ivoire).
Note éditoriale : les circuits précis de distribution de cassettes piratées à Abidjan dans les années 1990 ne sont pas documentés par des sources primaires accessibles — ils reposent sur la mémoire collective de la scène et sur des témoignages dispersés. IVOIRAP appelle à des témoignages directs de vendeurs, d’artistes ou de fans de cette époque. Si vous avez vécu ce circuit de l’intérieur, contactez-nous.



