Dans le rap ivoire, on connaît les voix. On retient les punchlines, les refrains, les visages sur les pochettes. On oublie presque toujours ceux qui, en amont, posent la première brique : la prod. Ohmygodteddy & Sich3m appartiennent à cette catégorie discrète mais décisive — les beatmakers. Basé à Marcory, ce duo de producteurs a passé les derniers mois à fabriquer des univers sonores pour une vingtaine d’artistes de la scène urbaine d’Abidjan, réunis sur un même projet : Multivers (Vol 1). IVOIRAP est allé à leur rencontre.
Une rencontre née en ligne, scellée par un morceau
L’histoire du duo ne commence pas dans un studio d’Abidjan, mais sur un site français dédié aux beatmakers. C’est là que Teddy et Sichem échangent pour la première fois, et découvrent qu’ils partagent la même obsession de la création sonore. Sichem finit par rejoindre Teddy pour produire ensemble. Leur premier vrai fait d’armes commun, celui qui les convainc de former un véritable duo, porte un nom : Follase, d’OG Mahilet en featuring avec Lamoula. « Un morceau qui restera toujours important dans notre parcours », confient-ils — leur acte de naissance en tant que tandem.
Chacun arrive avec son rôle. Teddy se présente comme producteur et beatmaker, formé aux bases de la production par 404 Isma et conseillé par Vieux Père Allan, deux figures qu’il cite comme déterminantes dans son évolution. Sichem se définit comme producteur et compositeur, animé depuis toujours par la création. Leur point commun, c’est le choix assumé de rester derrière le morceau plutôt que devant le micro : « Construire une ambiance, trouver les bonnes sonorités et accompagner les artistes dans leur vision nous passionne davantage. »
Une signature qui veut voyager sans se renier
Interrogés sur leur identité sonore, les deux producteurs décrivent un mélange de trap moderne, d’influences afro et de sonorités puisées dans leur environnement immédiat. La ligne directrice est claire : garder une identité ivoirienne tout en produisant une musique « capable de voyager au-delà des frontières ». Marcory et Abidjan ne sont pas qu’un décor — le duo y puise une énergie et une diversité culturelle qu’il revendique comme matière première.
Leur méthode de fabrication suit un fil constant : tout part d’une mélodie, d’une émotion ou d’une inspiration. Viennent ensuite les batteries, les arrangements, l’ambiance générale. La dernière étape se joue avec l’artiste, dans le peaufinage des détails jusqu’au résultat final. Une approche qui place l’interprète au cœur du processus plutôt qu’en bout de chaîne — détail révélateur de leur philosophie de producteurs au service des voix.
Multivers, une plateforme avant d’être un disque
C’est là que le projet Multivers prend tout son sens. Plutôt qu’une carte de visite personnelle, le duo en a fait une vitrine collective : réunir plusieurs univers artistiques sur un seul projet pour, disent-ils, « montrer toute la richesse de la scène urbaine ivoirienne ». Sur la seizaine de titres, ce sont d’autres artistes qui posent les voix — une vingtaine au total —, le duo fournissant la matière instrumentale.
Le critère de sélection ? Le talent d’abord, mais aussi l’authenticité, la personnalité artistique et le sérieux. On y croise OG Mahilet, KRM, Goh Dedi, Lamoula et d’autres, chacun apportant sa couleur. Cette logique de curation — choisir des voix complémentaires, leur offrir un terrain d’expression — fait des deux producteurs des révélateurs de talents autant que des fabricants de sons. Et c’est précisément ce rôle de passeurs qui rend leur démarche intéressante pour une scène en pleine effervescence.
De l’ombre vers la lumière
La visibilité, le duo l’a goûtée avec SIROCCO, du rappeur THB. Une collaboration qui leur a permis, selon eux, de faire découvrir leur travail à un public plus large. Précisons-le pour la rigueur : le générique officiel du clip crédite la production à Ohmygodteddy & 404_isma — soit Teddy aux côtés de son mentor. Une nuance qui n’enlève rien à l’élan, mais qui rappelle à quel point l’écosystème de la prod ivoire fonctionne en réseaux de transmission, de mentor à élève.
Le duo ne cache d’ailleurs aucune de ses dettes : remerciements appuyés à 404 Isma et Vieux Père Allan pour l’accompagnement, à Mohammed Beshir et à La Maison des Hits pour la confiance et les opportunités, aux artistes qui leur font confiance au quotidien. Une gratitude qui dessine, en creux, la carte d’un petit monde où l’on se forme et se relaie.
Reste la question qui donne son titre à ce portrait. « Artisans de l’ombre » : l’expression leur parle, parce que les producteurs « jouent souvent un rôle essentiel sans forcément être visibles ». Mais leur position a évolué. Aujourd’hui, ils estiment qu’il est temps de mettre davantage en lumière le travail des producteurs, « car ils participent pleinement à l’identité des morceaux et à l’évolution de la culture urbaine ». Un Multivers (Vol 2) est déjà en chantier, avec l’ambition affichée de créer de nouvelles opportunités pour les artistes et de peser sur l’évolution du rap ivoire.
Le regard IVOIRAP
Ohmygodteddy & sich3m incarnent une fonction trop rarement documentée : celle des bâtisseurs de sons qui structurent une scène sans en occuper le devant. Leur ancrage dans la culture urbaine ivoirienne est réel, leur démarche de plateforme collective est cohérente, et leur volonté de sortir les producteurs de l’anonymat rejoint un débat légitime. Il reste à transformer l’essai : l’audience demeure encore modeste, le recul limité, et c’est dans la durée — et dans la qualité du Vol 2 — que se mesurera leur véritable contribution. IVOIRAP les classe parmi les profils à suivre de près.
La suite leur appartient.
Propos recueillis par IVOIRAP. Remerciements à Teddy & Sichem.



