À Paris depuis plusieurs années, ABESCAR n’a jamais quitté Abobo — pas vraiment. Entre un concept qu’il a forgé de toutes pièces, une signature qui se refuse à toute explication, et une carrière musicale qu’il situe lui-même à ses débuts, portrait d’un artiste qui construit son rap comme on construit une maison : à partir des fondations, sans se presser.
Il y a une phrase qu’ABESCAR répète, qu’il décline, qu’il refuse presque de justifier : Le Pkangor est obligé. Quand on lui demande d’où ça vient, il est direct — ça vient du fin fond de son quartier, et il ne cherchera pas à en dire plus. Ce n’est pas de la rétention. C’est une frontière. Et cette frontière dit peut-être plus sur ABESCAR que n’importe quelle explication détaillée n’aurait pu le faire.
Abobo, une éducation — Paris, une opportunité
Pour ABESCAR, être Abobolais n’est pas un argument promotionnel. C’est, dit-il, « une identité, une façon de réfléchir » qui vit en lui — pas un héritage qu’on convoque quand ça sert, mais quelque chose qui structure la pensée. Et quand on le pousse sur la distance — comment être d’un quartier qu’on a quitté — sa réponse tranche net avec le récit habituel de la nostalgie diasporique : « Abobo m’a éduqué et Paris m’a donné les opportunités. » Pas de déchirement, pas de manque. Une division du travail, presque. Abobo lui a appris les codes et les règles de la rue — des règles, précise-t-il, qu’on n’apprend pas à Paris. Paris, en retour, lui a ouvert des portes. Les deux villes ne sont pas en concurrence dans son récit ; elles occupent des fonctions différentes.
Cette répartition se confirme quand on aborde la question, plus large, de la tension entre légitimité d’origine et légitimité du lieu de production — un sujet récurrent chez les artistes de la diaspora. ABESCAR refuse le cadre du conflit : « mon pays d’origine a fait partie de mes œuvres, que ce soit dans le théâtre ou la mode. Je suis juste un Ivoirien qui vit en Occident. » La formule est presque désarmante de simplicité. Pas de crise identitaire à régler, pas de camp à choisir — l’ivoirité comme état de fait, pas comme combat.
La Golbadine : une philosophie, pas un style
Si « Le Pkangor est obligé » reste un territoire fermé, ABESCAR ouvre en revanche largement la porte sur le concept qui porte son nom d’artiste autoproclamé — « le Golbatchai », créateur de la Golbadine. Et ce qu’il en dit dépasse largement l’esthétique.
Un Golba, explique-t-il, c’est « un brobrossai » — quelqu’un que même si on plante sur du goudron, il va faire pousser un goyavier pour daba. C’est quelqu’un qui joue le jeu pour gagner, même s’il déteste les règles. La Golbadine, dans ce sens, n’est pas qu’une manière de chanter, de percevoir des sonorités ou de choisir un champ lexical — c’est, dit-il explicitement, « une philosophie ». Une philosophie de la résilience retournée en force, de la débrouille élevée au rang de posture artistique. Ses fans, les Golba, ne sont donc pas qu’une fanbase : ils partagent un rapport au monde.
Cette dimension conceptuelle donne du poids à un nom de scène qui pourrait, de l’extérieur, sembler n’être qu’un branding accrocheur. Chez ABESCAR, la Golbadine est un système de pensée avant d’être un produit.
Écrire sans calcul
Sur le plan créatif, ABESCAR décrit un processus volontairement non méthodique. Un morceau peut partir de « tout » — une lecture, un document, un seul mot en nouchi, ou simplement une émotion, un état d’esprit du moment. Quant au mélange entre rap, trap et coupé-décalé qui caractérise ses titres, il assure ne faire « vraiment pas de calcul » : « je me laisse porter par mes émotions, ce mélange s’est fait tout seul. »
Cette approche se retrouve dans la genèse de sa collaboration avec NÔJ sur « Loupé ». Pas de plan, pas de stratégie de feature — il a entendu le son avant sa sortie, il a aimé, et le featuring s’est fait dans l’instant. Une logique d’opportunité et d’instinct plutôt que de calcul de carrière, qu’il applique aussi à ses futures collaborations ivoiriennes : « ça va venir naturellement. »
Une carrière musicale qui démarre — un univers déjà construit
C’est peut-être le point le plus révélateur de cet entretien : ABESCAR situe son entrée sérieuse dans la musique à moins d’un an. Une déclaration qui, à première vue, peut surprendre au regard de sa discographie déjà existante et de son audience TikTok conséquente. Mais la nuance qu’il apporte éclaire tout : ses abonnés TikTok, explique-t-il, sont avant tout venus pour les vidéos qu’il faisait auparavant — pas pour la musique. Il a d’ailleurs perdu une partie de cette audience en arrêtant le contenu vidéo pour se consacrer au son. « Je le comprends », dit-il, sans amertume apparente.
Autrement dit : ABESCAR le créateur de contenu existe depuis plus longtemps qu’ABESCAR le musicien. Ce qu’il appelle sa carrière — celle qui compte moins d’un an — c’est le moment où il a choisi de transformer une notoriété de contenu en projet artistique. Une bascule, pas un point de départ absolu.
Cette temporalité explique aussi sa lucidité sur la question de la diaspora et de la visibilité. Il l’affirme sans détour : un rappeur basé en Côte d’Ivoire sera « naturellement plus mis en avant » qu’un rappeur installé en Occident, du simple fait des sorties, des concerts, de la présence physique. Ce n’est pas une plainte — c’est un constat qu’il intègre déjà dans sa trajectoire. D’ailleurs, sur l’écart entre son audience TikTok (construite sur du contenu) et une véritable proximité avec son public, il est catégorique : « il faut vraiment rentrer pour installer une vraie proximité. »
Le retour, à terme
Et c’est précisément ce qu’il prévoit. Interrogé sur son avenir géographique, ABESCAR ne laisse aucune ambiguïté : il rentrera « définitivement en Côte d’Ivoire » pour faire sa carrière. Paris aura été une étape — celle des opportunités, comme il l’a dit dès le début de cet entretien — mais pas une destination finale.
En attendant, le projet qu’il prépare ne sera ni un album — « un peu trop tôt pour l’instant » — ni un single isolé, mais probablement une mixtape ou un EP. Son ambition : faire connaître son univers tel qu’il est, sans concession sur la langue. Le nouchi, loin d’être un obstacle à un public plus large, est selon lui une porte d’entrée : « je pense que je peux toucher un public large et même très large avec le nouchi — les gens vont s’adapter. » Culture et « Noussiya », dit-il, fonctionnent comme un duo. C’est, en une formule, le programme du projet à venir.
EN BREF
ABESCAR se présente comme un artiste au tout début de sa trajectoire musicale, mais porteur d’un univers déjà structuré — la Golbadine n’est pas un nom, c’est une grille de lecture du monde. Le rapport à Abobo, à Paris et à un retour annoncé en Côte d’Ivoire dessine une géographie personnelle cohérente, sans rupture ni contradiction apparente entre discours et trajectoire. IVOIRAP suivra la concrétisation de son prochain projet (EP ou mixtape) comme premier indicateur tangible de cette « carrière qui démarre » — et comme élément déclencheur potentiel d’une réévaluation de sa couverture.
Propos recueillis par la rédaction — IVOIRAP




