Indépendant, discret et obsédé par l’idée de sonner « comme demain », 6kohSly est l’une des voix de cette micro-scène abidjanaise qui transpose la new wave et le DMV dans le rap ivoire. Portrait d’un artiste qui mise tout sur sa direction artistique avant ses chiffres.
Il y a des artistes qu’on remarque pour ce qu’ils sont déjà, et d’autres pour la direction qu’ils prennent. 6kohSly appartient clairement à la seconde catégorie. Sur le papier, c’est encore un nom confidentiel du rap abidjanais — quelques milliers d’auditeurs mensuels sur les plateformes, aucun passage média à ce jour, un entourage plus large que sa notoriété. Mais c’est précisément le genre de profil que la rubrique Découverte existe pour aller chercher : un artiste qui pense sa musique comme un projet, pas comme un coup.
D’où il vient
6kohSly se définit avant tout comme un artiste indépendant, porté par son collectif. Il dit avoir grandi à Cocody Centre, et être arrivé au rap par un trio d’influences très concret : Kiff No Beat, des potes, et surtout son grand frère. C’est une généalogie qu’on retrouve chez une bonne partie de sa génération : Kiff No Beat, groupe fondateur du rap ivoire moderne — vainqueurs du Faya Flow en 2010, inventeurs du « Dirty Décalé », première signature africaine d’Universal Music Africa en 2017 — a servi de porte d’entrée à toute une jeunesse abidjanaise vers le rap. Beaucoup y sont entrés par eux. 6kohSly ne fait pas exception.
Le blaze
Le nom est une petite mécanique en deux temps. « 6koh », l’artiste l’explique, vient directement de son patronyme — CISSOKO —, un surnom déjà posé par ses proches. Le « Sly », c’est lui qui l’ajoute, pour « le côté acteur et sournois qu’il dégage et qu’il cache ». Un blaze qui dit déjà quelque chose de sa démarche : un héritage familial qu’il assume, plus une part de jeu, de masque, de mise en scène de soi.
Un univers « futuriste »
Si un mot revient en boucle quand 6kohSly parle de lui, c’est avant-gardiste. Il décrit son univers comme « futuriste », non par posture mais, dit-il, par fonctionnement : « j’essaie toujours de créer de nouvelles façons de me faire entendre, qui ne sont pas forcément réceptives à la première écoute. Ce n’est pas un choix, mais une imagination. » Avec ses beatmakers, il revendique l’envie de « faire mieux que ce que l’on entend déjà » — quitte à assumer que certaines prods rappellent l’existant avant de bifurquer.
Concrètement, ça donne une musique à mi-chemin de trois mondes : la new wave francophone, le DMV flow (cette manière de poser à contretemps, héritée de la scène Washington-Maryland-Virginie) et la trap mélodique d’Atlanta. C’est exactement le terrain qu’il cite quand on l’interroge sur ses références.
Ses influences, ou la carte de son ADN
Côté ivoirien, 6kohSly se réclame d’« anciens morceaux » : Chinois l’Apocalypse (devenu Apocahuero), Bmuxx Carter, Kiff No Beat. Une mémoire locale, donc, plutôt que les têtes d’affiche du moment.
À l’international, il cite Gunna et Nine Vicious — deux figures de la trap mélodique et de la scène underground américaine, toutes deux passées par l’écurie YSL —, puis trois noms de la new wave francophone : La Fève, l’un des pères du mouvement hexagonal, ThaHomey et Pz’. La new wave, pour rappeler le cadre, c’est ce hip-hop né au début des années 2020 sur SoundCloud, plus mélodique, plus aéré, plus intime, qui fait dialoguer drill, plugg, digicore et DMV.
Mais le vrai déclic, c’est ailleurs qu’il le situe : chez Elyslime, souvent présenté comme le pionnier de la DMV en Côte d’Ivoire. Et c’est là que le portrait devient intéressant pour nous. Elyslime, c’est le chaînon manquant entre l’héritage ivoirien et la new wave que 6kohSly vise. En le citant comme déclencheur, 6kohSly ne se contente pas d’importer une mode étrangère : il s’inscrit dans une filiation locale déjà existante, celle d’une scène abidjanaise qui a commencé à digérer ces codes avant lui. C’est une différence majeure avec ceux qui plaquent une esthétique américaine sans ancrage.
Une écriture qui se vit plus qu’elle ne se travaille
Sur sa façon d’écrire, 6kohSly assume un rapport quasi instinctif à la prod : sa manière de poser fait « totalement partie intégrante de ce qu’il ressent » à l’écoute du son. Et il revendique une formule qui résume bien le personnage : « Je n’écris pas souvent, je réfléchis ! »
Sur le fond, il dit chercher à transmettre « ce qui l’empêche de réaliser son rêve, ses fautes et ses blessures passées ». Et il pousse la logique jusqu’à une phrase qui claque : « Je ne cherche jamais l’inspiration, je cherche des paroles. Ma musique, c’est moi, c’est ce que je n’arrive pas à accepter ou à rejeter. Je me repose sur mes chansons. » Il y a là une matière intime réelle — reste à voir, sur la durée, à quel point l’écriture suit le discours.
PRÉAMBULE : un avant-goût assumé
Le projet qui sert de point d’entrée, c’est PRÉAMBULE, EP sorti le 29 mai 2026 : huit titres, un peu plus de seize minutes, entièrement adossé à son écosystème (les featurings réunissent Greedbanks, likmawrld, OZA.GOD, YJICK, JD…). Le tout est estampillé Guap House Vision, le collectif-label abidjanais étiqueté « new wave / rap ivoire » dont 6kohSly fait partie aux côtés d’une dizaine d’artistes (likmawrld, FR2D!, Drippapi, SaintDusty, Greedbanks…). Autrement dit : il n’avance pas seul, il avance avec une équipe.
L’artiste le dit lui-même, l’EP n’est pas censé tout livrer : « juste un avant-goût de ce que je suis maintenant ». Il y voit l’affirmation de sa direction artistique avant-gardiste, et garde volontairement son message complet pour la suite. PRÉAMBULE porte bien son nom — c’est une déclaration d’intention plus qu’un aboutissement.
La suite, et une ambition démesurée
Pour le reste, 6kohSly reste discret, mais annonce une mixtape dans les jours qui viennent — un projet « plus long et plus ambitieux » que l’EP. Quant à l’objectif final, il ne s’embarrasse pas de fausse modestie : « Je veux un prix Nobel et un Grammy. C’est fou, mais c’est vraiment mon but en tant qu’artiste. » On notera l’aplomb. On retiendra surtout que l’ambition, ici, va de pair avec une vraie idée de soi.
Pourquoi IVOIRAP le garde à l’œil
Soyons clairs sur ce que 6kohSly est aujourd’hui : un artiste émergent, à l’audience encore modeste et sans aucune couverture presse. Ce serait malhonnête de le présenter autrement. Mais la rubrique Découverte n’est pas une affaire de chiffres — elle est une affaire de démarche.
Et de ce côté-là, il y a de la matière. Un positionnement assumé (l’avant-gardisme), une filiation locale revendiquée (Elyslime, Kiff No Beat, Bmuxx, Chinois), un collectif structuré derrière lui, une intention d’écriture personnelle, et une cohérence entre le discours et la musique qu’il propose. Ce sont exactement les signaux qui, chez IVOIRAP, comptent plus que les streams : une trajectoire, une identité, une intention.
Il reste évidemment beaucoup à prouver. La mixtape annoncée dira si l’écriture tient la distance, si l’avant-gardisme produit des morceaux mémorables et pas seulement une étiquette, et si la scène Guap House Vision s’impose comme un vrai mouvement ou reste un cercle. Mais pour un premier coup de projecteur, 6kohSly coche la case la plus importante : il sait où il va.
À suivre.
Découverte — IVOIRAP. Cet article s’appuie sur un entretien accordé par l’artiste et sur des informations publiques (plateformes de streaming, métadonnées de sortie). Les éléments biographiques non recoupés sont attribués à l’artiste.


