Le 27 avril 2003, MCM Africa disparaît des écrans et Trace TV prend sa place sur Canal Satellite Horizons. Ce jour-là, plusieurs journalistes africains basés à Paris écrivent la même chose, avec des formulations différentes. Afrik.com résume en une phrase : « Fini l’Afrique. Ou presque. » Ce n’est pas un reproche adressé à une chaîne naissante. C’est un constat sur ce qu’elle remplace — et sur ce qu’elle devient.
Trace TV n’arrive pas en Côte d’Ivoire comme une vitrine pour le rap ivoirien. Elle arrive comme une chaîne de hip-hop mondial, dominée par le rap américain et français, accessible uniquement aux abonnés du satellite payant. En 2003, Abidjan écoute du coupé-décalé. Le rap ivoirien vit dans les maquis, sur quelques émissions de la RTI, dans les concerts de Treichville et de Yopougon. Pas sur Trace.
La légende qui fait de Trace TV le moteur de la scène rap ivoirienne des années 2000 est belle. Elle est fausse.
Ce qu’était vraiment Trace TV en 2003
Trace TV n’est pas créée ex nihilo. Elle est le rachat de MCM Africa — chaîne du groupe Lagardère fondée en 1994 — par Trace Media BV. Le cofondateur Olivier Laouchez la définit dès le début comme une chaîne de « cultures urbaines » : hip-hop, R&B, raï, latino. Quatre-vingts pour cent de clips. Une programmation internationale.
L’Afrique francophone y est marginale à ses débuts. Ce n’est pas un oubli. C’est une ligne éditoriale. La chaîne cible les cultures urbaines au sens global — New York, Paris, Londres — pas les scènes locales africaines. MCM Africa avait été un espace d’exposition pour les artistes du continent. Trace Urban, comme elle s’appellera dès décembre 2010, est d’abord autre chose.
Entre 2003 et 2010, le rap ivoirien traverse l’une de ses périodes les plus difficiles. La crise politico-militaire de 2002 a bouleversé le pays. Le coupé-décalé, né à Paris dans la diaspora ivoirienne, envahit les antennes et les maquis. Le rap recule. Jeune Afrique décrit l’époque : « Les punchlines et le style US ont laissé la place aux Atalakus et aux chaussures croco. »
Ces années de recul du rap ivoirien coïncident exactement avec les années supposées de la domination de Trace TV sur la scène. Ce n’est pas une coïncidence qui invalide le récit. C’est un fait qui le complique.
Ce que Trace a réellement produit — et quand
L’influence de Trace sur la scène ivoirienne est réelle. Mais elle arrive plus tard que la légende ne le dit, et par un canal différent.
En 2008, Laouchez annonce Trace Tropical et précise pour la première fois publiquement les critères de diffusion sur la chaîne : des critères « qualitatifs liés à l’image, au son, à la scénographie. » La diffusion est gratuite. Mais un comité de visionnage décide. Et des intermédiaires commencent déjà à monnayer l’accès — pratique que Laouchez dénonce lui-même.
Ce moment de 2008 est important. Il dit quelque chose sur ce que Trace est en train de devenir pour les artistes africains : un objectif. Un critère externe de qualité. Une adresse à laquelle il faut mériter d’être vu.
Le chercheur Germain-Arsène Kadi, dans la revue académique Diogène (2014), documente l’effet concret sur la production abidjanaise : des clips zouglou désormais « réalisés à coups de millions de FCFA », des décors « calqués sur ceux des artistes occidentaux tournant en boucle sur MTV et Trace Urban. » Les artistes ivoiriens n’ont pas attendu que Trace les diffuse pour adapter leur esthétique à ses standards. Ils ont intégré ses critères comme un horizon à atteindre.
C’est ça, l’influence réelle de Trace sur la scène ivoirienne des années 2000. Pas la diffusion. L’aspiration.
Le prix de l’aspiration
A’Salfo, cofondateur de Magic System, l’a dit en 2017, regardant en arrière : « C’est un peu une génération Trace TV qui est apparue. La musique ivoirienne est devenue plus urbaine, plus festive, car c’est ce que les médias demandent aujourd’hui. La musique qu’on fait avec ses tripes, elle, n’est pas diffusée sur les grandes télés. »
Nash, figure du rap nouchi, date le tournant encore plus tôt : « Même dans le hip-hop, on est passés de textes à message à des chansons plus pour mettre l’ambiance. »
Ces deux témoignages disent la même chose avec des mots différents. L’existence d’un standard extérieur — Trace TV comme horizon de légitimité — a orienté des choix artistiques. Pas par injonction directe. Par gravitation. Les artistes qui voulaient exister à l’international ont produit ce que la chaîne récompensait : des clips soignés, des sons urbains et festifs, des formats courts et accrocheurs.
Ce qui ne passait pas le filtre n’était pas censuré. Il était simplement invisible.
Ce que Trace n’a pas lancé
Les Trace Awards africains n’existent pas avant 2023 — ils débutent à Kigali, où Didi B, Roseline Layo, KS Bloom et Tamsir reçoivent les premières récompenses africaines de la chaîne. Le bureau d’Abidjan, Trace FM Abidjan (95 FM), ne s’ouvre qu’en novembre 2015.
Le vrai tournant du rap ivoirien se passe ailleurs. En 2014, Kiff No Beat sort « Tu es dans pain » — selon le groupe, leur premier million de vues sur YouTube. Le morceau circule sur les réseaux, relayé par Joke, Mokobé, Booba. La scène ne passe pas par Trace pour exister. Elle contourne la télé et va directement au public.
Kiff No Beat l’explique dans une interview à l’Abcdr du Son : avant, rapper en Côte d’Ivoire, « c’était ‘trop français’. » La rupture avec le mimétisme — le moment où le rap ivoirien devient vraiment ivoirien — se fait sur YouTube, pas sur Trace.
Ce que ça dit de maintenant
Trace TV est aujourd’hui une institution dans la scène ivoirienne. Didi B, Himra, Josey, Suspect 95 ont tous eu leur part d’antenne, leurs nominations, leurs prix. La chaîne a construit une relation réelle avec la Côte d’Ivoire — son deuxième marché d’audience selon ses propres chiffres.
Mais cette relation a commencé par une absence. Et l’absence a produit quelque chose : une scène qui s’est formée au regard d’un standard extérieur qu’elle n’était pas encore en mesure d’atteindre. Qui a intégré ce standard dans sa production avant même d’y avoir accès. Qui a appris à s’habiller pour une audition qui n’était pas encore programmée.
Trace TV n’a pas lancé le rap ivoire. Ce serait lui faire trop d’honneur — et trop peu à la scène. Le rap ivoirien s’est construit seul, dans les maquis, sur les mixtapes, dans les cours d’école et les studios de fortune de Yopougon. Ce que Trace lui a donné, c’est un miroir. Et un code vestimentaire.
La question qui reste — et qu’IVOIRAP posera dans un prochain article — est de savoir si ce miroir a aidé la scène à se voir, ou si elle lui a appris à ne regarder qu’une partie d’elle-même.
Sources : Afrik.com (rachat MCM Africa, février 2003), Germain-Arsène Kadi, revue Diogène (2014), Jeune Afrique, « Rap ivoirien : nouchi, sonorités africaines et clashs » (2017), Jeune Afrique, « Quand la musique ivoirienne passe de l’engagement à l’enjaillement » (2017), Abcdr du Son (interview Kiff No Beat), Africa Top Success (Olivier Laouchez), Culturebène (Trace FM Abidjan, novembre 2015), Wikipedia (Trace Awards & Festival).
Note éditoriale : plusieurs faits de la période 2003-2010 n’ont pas pu être vérifiés sur des sources primaires ivoiriennes de l’époque — notamment les réactions des artistes locaux à l’arrivée de la chaîne. Si vous avez vécu cette période comme artiste, programmateur ou journaliste culturel, écrivez-nous à info@ivoirap.com.



