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    On divise le jeton à cinq. Jusqu’au jour où l’un des cinq n’en a plus besoin.

    Kiff No Beat n’a jamais annoncé sa séparation. Personne n’a convoqué de conférence de presse. Personne n’a publié de communiqué. Le groupe a simplement cessé d’exister comme entité active, progressivement, entre 2020 et aujourd’hui — et chaque membre, interrogé sur le sujet, a répété la même réponse : on n’est pas séparés, c’est une stratégie. Didi B, lui, a dit la chose la plus honnête qui soit, sans en mesurer peut-être toute la portée : on divise le jeton à cinq, et parfois ce n’est pas assez.

    Dix ans de collectif, une formule qui fonctionnait

    Il faut rappeler ce que Kiff No Beat a construit, parce que c’est la mesure de ce qui s’est défait.

    Formé en 2009 de la fusion de deux formations — KNB (Black K, Elow’n, Didi B) et les Jekboyz (Joochar, El Jay) — le groupe remporte le télé-crochet Faya Flow en 2010 et sort son premier album Cadeau de Noël en 2011, dans une cérémonie au Village Ki-Yi devant 500 personnes. L’album Pétards d’ados (2014) et son tube Tu es dans pain les font connaître au-delà de la Côte d’Ivoire. En 2017, ils signent chez Universal Music Africa — premiers artistes ivoiriens à le faire.

    Ce que Kiff No Beat a accompli est culturellement immense. Ils ont rendu le rap ivoire crédible à un moment où le coupé-décalé dominait tout. Ils ont inventé une esthétique — le Dirty Décalé, croisement de Dirty South américain et de coupé-décalé ivoirien — qui a ouvert la voie à toute une génération. Ils ont réussi là où d’autres avaient échoué : rendre le nouchi et les références abidjanaises désirables bien au-delà d’Abidjan.

    Mais pendant tout ce temps, la logique économique du groupe reposait sur une équation fragile. On divise le jeton à cinq. Quand le jeton est trop petit, chacun repart avec trop peu.

    La mue de 2019-2020 — et ce qu’elle ne dit pas

    La bascule commence en novembre 2019, quand Didi B sort Assinie en solo. Les autres suivent dans les mois qui suivent : Elow’n, El Jay, Black K, Joochar — chacun lance son projet personnel entre 2020 et 2021. Le groupe présente ça comme une stratégie, une nouvelle phase après dix ans de carrière.

    C’est vrai. Et c’est incomplet.

    Ce que la version officielle ne dit pas, c’est que cette stratégie n’a pas produit les mêmes résultats pour les cinq. Elle a produit un résultat exceptionnel pour un, correct pour un deuxième, et très difficile pour les trois derniers. Et cette asymétrie était prévisible — elle était même, rétrospectivement, inscrite dans la dynamique du groupe depuis le début.

    Didi B avait lancé une mixtape solo dès 2013, Mojo Trône Vol. 1, en marge du groupe. Il était déjà, dans l’esprit de ceux qui regardaient de près, la locomotive créative et commerciale de Kiff No Beat. Le groupe lui donnait un cadre, une légitimité collective, une protection contre le risque du solo. Il lui donnait aussi la contrainte de diviser.

    Quand Universal Music Africa et les grands labels ont commencé à regarder la scène ivoirienne, c’est Didi B qu’ils regardaient — pas le groupe comme entité. La signature de Didi B chez 92i Africa (label de Booba) en mai 2021 dit tout : c’est lui, pas le groupe, que Booba choisit.

    Ce que les chiffres révèlent

    La phrase d’El Jay sur Life Radio en octobre 2023 est la plus honnête de toutes les déclarations publiques des membres : « La fracture au sein de Kiff No Beat a été un choc inattendu, une blessure difficile à panser. »

    El Jay ne parle pas d’une stratégie. Il parle d’une blessure. Et il le dit en 2023, trois ans après la mise en veille — ce qui dit que la blessure n’a pas cicatrisé.

    Les trajectoires solo confirment ce que les mots atténuent. Didi B : premier disque d’or du rap ivoirien en 2023, certifié pour Mojotrône II : History. Premier disque de diamant du rap ivoirien annoncé en mai 2025, lors de son concert au Stade Félix Houphouët-Boigny — où il devient le premier rappeur ivoirien à remplir le Félicia, deuxième artiste ivoirien à le faire après Alpha Blondy en 1985. 87 millions d’écoutes sur Boomplay en 2024. Le Zénith de Paris à guichets fermés en avril 2026.

    Elow’n : un prix AFRIMA en novembre 2021 (Meilleur Parolier Rappeur Africain), un premier album Le Retour de la Pierre en 2022 avec des featurings solides. Une trajectoire honorable, dans une autre division.

    El Jay : son premier single solo Le Péché (2020) est lynché par les fans. La presse ivoirienne le décrit comme porté disparu du showbiz dès 2022. Black K sort son premier véritable album solo Réminiscence en septembre 2024 — soit quatre ans après la mise en veille du groupe, et avec des chiffres qui restent très en deçà de ceux de Didi B. Joochar, dans un registre ragga/dancehall impopulaire en zone francophone selon ses propres termes, a rompu avec Universal et repart de zéro.

    Ces trajectoires ne sont pas le résultat d’un manque de talent. Elles sont le résultat d’une réalité que le groupe masquait : certains membres étaient portés par la dynamique collective, et sans elle, le marché leur dit une vérité difficile.

    Ce que Didi B a vraiment dit — et ce qu’il n’a pas dit

    Didi B a conditionné le retour du groupe à des conditions économiques précises : « Tant qu’il n’y a pas un gros événement, Kiff No Beat ne va pas revenir de sitôt. » Et il a ajouté, dans une version plus directe de la même interview : « Les gens d’Abidjan n’avaient plus notre djê. Même quand on divisait le jeton à 5, notre djê était beaucoup plus que leur contrat. »

    Ce qu’il dit là, c’est que la mise en veille n’était pas une stratégie de développement. C’était une réponse à un problème économique réel — des cachets collectifs indignes, une industrie qui sous-valorisait le groupe — et une opportunité personnelle : celle de tester si, sans partager, il pouvait faire mieux.

    Il a fait mieux. Infiniment mieux. Et cette réponse, donnée par les faits plutôt que par les déclarations, dit tout sur ce qui s’est vraiment passé.

    Ce que ça coûte, et à qui

    Il y a une formule que Didi B répète systématiquement : « Peu importe où je me dirige, je vais forcément emmener mon groupe avec moi. » Et les faits ponctuels le confirment — C Komen ?, le single de retour en février 2024 ; les membres présents sur scène au Félicia en mai 2025.

    Mais emmener son groupe avec soi quand on joue dans les stades et qu’ils jouent dans les salles, ce n’est pas être un collectif. C’est faire de la charité fraternelle. Et la fraternité, aussi sincère soit-elle, ne remplace pas l’équité.

    Kiff No Beat n’a pas éclaté. Il s’est rendu compte qu’il était, depuis le début, le véhicule d’un seul. Le jour où ce seul n’a plus eu besoin du véhicule, il en est sorti — doucement, sans claquer la porte, en laissant les autres à l’intérieur.

    Le groupe existe encore. Il existera probablement encore longtemps, sous forme de singles ponctuels et de réunions de stade. Mais Kiff No Beat comme force collective — cinq égaux qui construisent ensemble — ça, ça n’existe plus depuis novembre 2019.


    Sources : Wikipedia FR (Kiff No Beat, Didi B), Abcdr du Son (grande interview Kiff No Beat, 2017), Afrique sur 7 (El Jay sur la séparation ; Didi B annonce sur le groupe ; Elow’n explique), Gnakrylive (Didi B / djê), My Afroculture (disque de diamant Didi B), Agencepresseradio (disque d’or Didi B), YOP L-FRII (87M écoutes Boomplay 2024), L-FRII (El Jay porté disparu), Laminute.info (Black K album Réminiscence), RatureMedia (Joochar), Vudaf (Mojotrône II), Jeune Afrique (Didi B à la conquête du monde).

    The Master
    The Masterhttp://www.ivoirap.com
    Ancien rappeur et éditeur en chef à Ivoirap.com

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