Rappeur ivoirien formé à la culture du freestyle au lycée, fondateur du collectif Drapeau Noir, Drino parle sans filtre de son écriture instinctive, des codes perdus du rap ivoirien, et de la contradiction entre polémique et profondeur artistique.
INTRODUCTION
Il voulait signer à YMCMB. Il a fini par créer son propre drapeau. Drino vient d’Angré 8ème Tranche — un territoire que le rap ivoirien a longtemps mis en sourdine malgré Widgunz, Saint Truand et Samosa qui en sont issus. Biberonné à Cash Money et à Booba, formé à la culture du punchline chaque jeudi et vendredi au lycée Blaise Pascal, il a arrêté l’école en 2024 juste après avoir obtenu son bachelor en business administration pour faire du rap son seul métier.
Depuis, il avance sous la bannière du Drapeau Noir — collectif, label, philosophie — avec une règle simple : ne jamais laisser quelqu’un d’autre décider de l’ADN. Il a eu des polémiques. Elles ont parfois fait plus de bruit que ses morceaux. Il le vit mal. Mais il ne reécrit pas ses textes. La première version reste. Parce que ce qui vient là, c’est ça qui est bon.
L’INSCRIPTION CULTURELLE HIP-HOP
IVOIRAP — À quel moment le rap est devenu plus qu’une musique pour toi ?
Drino — Depuis que je suis petit, j’ai été biberonné au rap — rap français, rap US. Je suis de l’école Cash Money. L’artiste qui m’a le plus choqué, c’est Lil Wayne. Petit, je rêvais de signer à YMCMB. Et puis j’ai grandi avec Booba. Tout ça faisait déjà partie de ma culture. Mais là où c’est vraiment devenu plus qu’une musique — un métier — c’est quand j’ai arrêté l’école, en 2023.
IVOIRAP — Quels artistes ou mouvements t’ont donné envie d’écrire sérieusement ?
Drino — C’est pas un artiste en particulier. Mon rap s’est créé dans la culture du freestyle. Au lycée Blaise Pascal, chaque jeudi et vendredi, on freestylait avec HighMan. Et quand tu freestyles, il faut choquer les gens — il faut toujours avoir la punchline qui fait que les gens retiennent quelque chose. Donc au début j’étais beaucoup dans cette culture-là. Avec le temps tu peaufines pour ne pas faire des punchlines juste pour en faire. Mais cette obsession de laisser quelque chose dans la tête des gens, elle vient de là.
IVOIRAP — Dans ton rapport au Hip-Hop, qu’est-ce qui compte le plus : l’écriture, l’attitude, le vécu ou la technique ?
Drino — L’authenticité. Les gens ressentent — c’est l’énergie que tu dégages. Tu peux ne pas être bon en écriture, ne pas être bon en technique, mais si tu es authentique et que tu as de l’attitude, c’est ça qui fait que les gens s’accrochent. Maintenant les passionnés vont te parler d’écriture et de technique — mais c’est pas ce que le grand public regarde vraiment. Un gars qui vient avec son énergie et son authenticité, il peut baisser un gars qui a tout techniquement. C’est ça le plus important pour percer.
« Tu peux ne pas être bon en technique — si tu es authentique et que tu as de l’attitude, les gens s’accrochent. »
IVOIRAP — Tu viens d’Angré 8ème Tranche. Qu’est-ce que ce lieu a construit chez toi artistiquement ?
Drino — Angré c’est un territoire rap. Widgunz vient d’Angré, Saint Truand vient d’Angré, Samosa aussi. Il y avait des studios là-bas — chez Ze Pequeno, pour ceux qui s’en souviennent. Moi j’habitais dans la cité Caféiers 6, près de la pharmacie 8ème tranche. Les gens enregistraient des sons. C’est là que j’ai commencé. Aujourd’hui il n’y a plus trop de rappeurs par zone. Mais chaque quartier a quelque chose — les rappeurs de Cocody ont une manière un peu francisée, tu regardes Kadja, Suspect95, c’est des rappeurs de Cocody. Ceux de Yopougon ont leur truc dans le phrasé aussi.
IVOIRAP — Est-ce que tu te sens connecté à une histoire du rap ivoirien ?
Drino — Non. Je suis d’une génération différente. C’est maintenant que je suis en train d’écrire mon histoire avec le rap ivoirien. Je suis le rap ivoire depuis 2012, j’ai fait mes classes. J’ai écouté Garba 50 et j’ai pété un câble. Et j’aurais aimé ne pas dire ça — mais DJ Arafat est un artiste qui m’a marqué. Je sais que c’est une réponse classique, mais tout mon comportement, c’est Arafat. Ma manière d’être, ma mentalité, mon esprit de compétition. C’est quelqu’un qui m’a donné du courage et qui a été un exemple. Après ça, il n’y a pas beaucoup d’artistes ivoiriens qui m’ont vraiment marqué au-delà de la musique.
IVOIRAP — Qu’est-ce qui t’énerve dans la manière dont certains utilisent le rap ?
Drino — Les codes. C’est mon combat. Il y a une raison pour laquelle Josey et Trippa Gninnin ne sont pas dans la même case — le rap a ses propres codes. Et ces codes se perdent parce qu’on ne les préserve pas. Des gens qui ne sont pas légitimes se retrouvent à juger le rap, à en devenir les têtes. Et c’est ça qui m’énerve le plus.
LA PLUME ET L’ÉCRITURE
IVOIRAP — Tes morceaux donnent souvent l’impression d’un dialogue intérieur. Tu écris pour te comprendre ou pour être compris ?
Drino — J’écris pour affirmer ce que je ressens. Ce que vous allez trouver bizarre, c’est que j’ai changé ma manière d’écrire. Avant, j’écrivais le texte sur mon téléphone. Maintenant j’écoute l’instru et je rappe directement devant le micro. Je ne m’assieds plus pour gratter chaque phrase — ça vient comme ça. Après, bien sûr, quand tu t’exprimes, tu espères être compris. Mais c’est pas la question que je me pose au moment où j’écris.
IVOIRAP — Pourquoi la mélancolie revient autant dans ton univers ?
Drino — J’ai une énergie assez froide. Et c’est ce que je vis — mes projets, c’est une partie de ma vie. Le jour où je serai beaucoup plus heureux, où j’aurai réussi, peut-être que je serai moins mélancolique. Mais peut-être pas. Parfois tu réussis et puis… voilà.
IVOIRAP — Sur Mauvaise École, tu réécris beaucoup tes textes ou tu fonctionnes à l’instinct ?
Drino — À l’instinct — sans te mentir. Je n’aime pas revenir sur mes textes. Même sur mes sons. La première version, c’est celle qui reste. J’ai appris à retravailler certains aspects — le mix, des effets, quelques petites choses à remplacer. Mais je ne réécris pas mes textes. J’ai confiance en mon karaté. Ce qui vient là, c’est ça qui est bon.
IVOIRAP — Qu’est-ce qu’un mauvais texte de rap pour toi ?
Drino — Un texte qui ne raconte rien. Tu as fini d’écouter et rien n’est resté — c’est ça un mauvais texte. L’écriture est super importante pour moi. Il y a différents types d’écriture, et les gens ne voient pas toujours ça. Mais dans tous les cas, si tu n’arrives pas à laisser une parole, une image, quelque chose — alors le texte ne vaut rien.
IVOIRAP — Tu penses que le public ivoirien écoute encore réellement les paroles ?
Drino — Le public ivoirien retient les paroles — c’est juste qu’il faut lui donner dans la bonne forme, la bonne énergie. Les gens regardent d’abord l’énergie, le flow. Mais si le son est assez marquant, les paroles rentrent. Tu parles à quelqu’un en français, tu lui dis une parole — ça rentre parce qu’on se comprend, tu vois. Donc c’est pas qu’il écoute pas — c’est que tu dois lui donner le bon vecteur pour que ça reste.
« Ce qui vient là, c’est ça qui est bon. Je ne réécris pas mes textes — j’ai confiance en mon karaté. »
DRAPEAU NOIR — LABEL, COLLECTIF, PHILOSOPHIE
IVOIRAP — Drapeau Noir, c’est un label, un collectif ou une philosophie ?
Drino — C’est tout ce que t’as cité. Le noyau, c’est quatre personnes : moi l’artiste, Louis-Esmel, le manager Général avec qui je travaille depuis 2014 ; Karl « La main Noire » le père du Drapeau, il est souvent à la vision, à la direction artistique et touche un peu à tout et finalement Nobé le graphiste et infographe. On travaille aussi avec Melly dans le rôle de manager terrain. Au-delà de ça il y a le Drapeau Noir Staff — ceux qui organisent les événements sur le terrain. Et puis il y a l’esprit collectif — les artistes que j’ai rencontrés en chemin, qui kiffent la philosophie et soutiennent le drapeau. En ce moment il y a Dizzy avec qui on est en train de faire des choses. La philosophie c’est simple : on est indépendants, on abandonne jamais, on brise les portes, on atteint nos objectifs.
IVOIRAP — L’indépendance, c’est un choix artistique ou une nécessité économique ?
Drino — Un peu des deux. Il y a eu un moment où c’était plus nécessité économique. Mais il y a eu quelqu’un qui était prêt à mettre beaucoup d’argent, et même là ça n’a pas marché — parce qu’artistiquement je n’étais plus libre. Ils voulaient contrôler tout. Donc on a décidé de repartir sans quelqu’un. Et maintenant même quand on a eu le choix, on est resté indépendants. Je ne peux pas être soumis. Je ne peux pas me faire diriger par quelqu’un qui vient changer l’ADN du Drapeau Noir. Quelqu’un qui contribue, pourquoi pas. Mais quelqu’un qui prend des décisions à ma place — ça, c’est pas Drapeau Noir.
AUTHENTICITÉ VS. BUZZ
IVOIRAP — Les polémiques ont davantage attiré l’attention sur toi que ta musique ?
Drino — Malheureusement, les polémiques ont fait plus de bruit que mes sons. Mais je pense que c’est une construction — les choses sont en train de s’inverser petit à petit. Les gens reviennent à la musique à 100%. Et puis voilà.
IVOIRAP — Quand une polémique prend plus de place que les morceaux, comment tu le vis ?
Drino — Je le vis mal. Parce que je pense vraiment en termes de qualité — et il y en a très peu qui rivalisent. Je dirais même que dans certains domaines, il n’y a personne. Donc quand les gens sont plus sur le buzz que sur ça, je le vis mal. Mais le public prend ce qu’on lui donne. Si tu lui montres le bon chemin, il suit.
IVOIRAP — Tu penses que les réseaux poussent les artistes à caricaturer leur personnalité ?
Drino — Ce ne sont pas les réseaux. Ce sont les artistes qui sont faibles d’esprit. Ils veulent vraiment plaire alors ils rentrent dans ce jeu-là. La différence entre provoquer et être sincère ? Quelqu’un qui provoque sait qu’il peut dire n’importe quoi pour faire kiffer — même si on sait que c’est faux. Moi je suis sincère. Donc il n’y a pas de ça.
LA GÉNÉRATION ACTUELLE DU RAP IVOIRIEN
IVOIRAP — Tu décris comment la nouvelle scène rap ivoirienne ?
Drino — Beaucoup plus ouverte, beaucoup plus créative. Il y a de la place pour tout le monde. Avant il y avait des cases trop rigides — aujourd’hui tu peux pas faire un top sans les mettre dedans honnêtement. La place pour tout le monde, c’est ce qui est bien avec la nouvelle scène.
IVOIRAP — Qu’est-ce qui manque encore au rap ivoirien pour être pris au sérieux culturellement ?
Drino — Garder les codes. Il faut des défenseurs des codes — que ces codes soient marqués, qu’on continue à les préserver. Il ne faut pas céder à la facilité du public. Et que ceux qui sont légitimes dans le rap soient vraiment mis en avant. C’est ça qui va faire qu’on soit encore plus sérieux.
QUESTIONS PROFONDES
IVOIRAP — Quelle est la chose que les gens comprennent le moins chez toi ?
Drino — Ma confiance en moi peut être prise pour de l’arrogance. Et puis mon comportement est assez froid — c’est à cause de tout ce qui m’est arrivé. Quand tu arrives dans un milieu et les gens font certaines choses, tu deviens froid. Et quelqu’un qui ne te connaît pas va trouver ça bizarre. Donc les gens comprennent pas ça et me cataloguent. Alors que je suis juste quelqu’un qui a appris à se protéger.
IVOIRAP — Qu’est-ce que tu refuses absolument de devenir dans cette industrie ?
Drino — Quelqu’un qui suit toutes les tendances. Quelqu’un qui n’est plus authentique. Quelqu’un qui écoute la musique dans le sens du vent. Voilà ce que je refuse.
IVOIRAP — Si quelqu’un écoute ta musique dans 10 ans, qu’aimerais-tu qu’il comprenne ?
Drino — Je veux qu’il comprenne à quelle période j’étais dans ma vie. Il doit pouvoir savoir où j’en étais quand j’ai sorti ce morceau. Et si ça veut dire que ma musique aura traversé le temps — voilà, c’est tout ce que j’espère.
« Je veux que dans 10 ans, quelqu’un écoute et comprenne à quelle période j’étais dans ma vie. »
Propos recueillis par la rédaction IVOIRAP.
IVOIRAP — L’âme authentique du Hip-Hop ivoirien


