Road to Fahland V2. Road to Fahland V3. ALIEN CDG. ALIEN MUSIC. MARACANA. V4 – PRE-SEASON. Six projets en moins de trois ans. Stritla ne construit pas une discographie — il construit un monde. Et depuis Abidjan, sans relais médiatique à la hauteur de sa productivité, il le fait dans une quasi-indifférence des circuits mainstream du rap ivoire.
Le geste rare du world-building
Fahland n’est pas un titre. Ce n’est pas non plus une métaphore vague posée sur un projet pour lui donner du style. C’est le nom d’un espace sonore et narratif que Stritla a commencé à bâtir en 2023 avec Road to Fahland V2, qu’il a étendu avec Road to Fahland V3, et qu’il n’a pas abandonné quand le concept Alien est arrivé en 2024 — il a simplement ajouté une couche.
Alien CDG d’abord. Puis Alien Music en mai 2025, avec des titres comme Intronisation, Trismegist, Salle du Temps feat. Saintruand. La lexicographie elle-même dit quelque chose : trismégiste renvoie à Hermès Trismégiste, figure ésotérique de la connaissance hermétique. Intronisation dit l’accession à un trône — pas sur le mode commercial du rap qui trône sur les charts, mais sur un mode quasi rituel.
Ce vocabulaire choisi, dans un rap ivoirien qui parle majoritairement de rue, d’argent et de fête, est une déclaration artistique. Elle dit que l’artiste construit un univers avec ses propres codes sémantiques — et qu’il attend que l’auditeur y entre, pas qu’il le simplifie pour l’attirer.
Saintruand : une synergie, pas une stratégie
La connexion entre Stritla et Saintruand mérite d’être décrite pour ce qu’elle est. Gbai est mieux que drap (juillet 2023), leur titre commun, n’est pas un featuring calculé — c’est un morceau qui pose les bases d’un jargon partagé, d’un univers visuel commun, d’une manière d’habiter le rap ivoirien qui ne cherche pas à ressembler à autre chose.
MARACANA, l’EP collectif de cinq titres sorti en octobre 2025 avec Saintruand, Famous Freaky et Ozaki, prolonge cette logique. Le concept — l’esprit du football de rue ivoirien fusionné avec la trap — n’est pas une opération de communication. C’est une traduction culturelle : prendre un référent populaire, local, immédiatement lisible par n’importe quel jeune d’Abidjan, et le faire sonner trap sans le trahir.
C’est difficile à faire. La plupart des tentatives de ce type sonnent forcé. Ici, le point de départ semble organique.
La gbaitrap comme ancrage identitaire
La communauté a trouvé un mot pour ce que fait Stritla : gbaitrap. Le terme mérite d’être pris au sérieux — pas comme un label marketing, mais comme un indicateur de quelque chose de réel. Gbai vient du nouchi : gbaï désigne grossièrement ce qui est brut, sauvage, non policé. La gbaitrap, c’est donc de la trap qui n’a pas été lissée pour le grand public — qui garde la rudesse de rue abidjanaise dans ses textures sonores et ses références.
Stritla n’a pas inventé ce terme. Mais il en est, avec le collectif Abidjan Savage dont il orbite, l’un des représentants les plus cohérents : flows saccadés, esthétique sombre, refus apparent de tout ce qui ressemble à un effort de séduction vers l’auditeur casual.
Ce qu’on ne peut pas encore dire
L’honnêteté éditoriale d’IVOIRAP impose de marquer ce qui manque encore pour valider pleinement la démarche.
Les chiffres de streaming de Stritla ne sont pas publiquement documentés dans les sources disponibles à date. Sa présence sur Spotify est confirmée — son profil existe — mais son impact en streaming reste difficile à évaluer sans données publiques. La ligne éditoriale IVOIRAP ne valide pas un artiste sur ses chiffres, mais sur sa démarche. La démarche est là. Ce qui est moins clair, c’est la pénétration réelle de cette démarche au-delà de sa niche.
Star 9B feat. Twentyo (mars 2026), extrait de V4 – PRE-SEASON, est le dernier jalon connu. Le titre annonce un nouveau format de projet — la pre-season, emprunt au vocabulaire sportif qui dit une période de préparation avant quelque chose de plus grand. Si le schéma Road to Fahland → Alien → V4 Pre-Season est intentionnel, il dessine une trajectoire en trois actes avec une logique interne.
C’est ce qui distingue Stritla de beaucoup d’artistes émergents : la cohérence n’est pas dans le son d’un morceau, elle est dans l’architecture de l’ensemble.



