DJ Arafat n’est plus là depuis 2019. Mais son espace culturel dans la jeunesse abidjanaise n’a jamais été vacant. Himra l’a compris avant tout le monde.
1. Arafat : ce qu’il représentait au-delà de la musique
Pour comprendre ce qui se joue avec Himra, il faut d’abord comprendre ce qu’était DJ Arafat — et pourquoi sa mort a laissé un vide que la musique seule ne pouvait pas combler.
Ange Didier Houon naît le 26 janvier 1986 à Yopougon. Il abandonne l’école à 14 ans pour se lancer dans la rue de ce quartier populaire d’Abidjan, devenant DJ pour des maquis — ces bars-restaurants qui sont le cœur battant de la vie nocturne ivoirienne, notamment le célèbre Shangaï. Issu d’une famille artistique — son père Pierre Houon est ingénieur du son, sa mère Tina Glamour (Tina Spencer) une chanteuse connue pour ses performances provocantes des années 1990 — il porte une double ascendance ethnique, Guéré et Agni du côté paternel, Bété et Gouro du côté maternel. Cette diversité d’origines, dans un pays où l’appartenance ethnique structure encore beaucoup de dynamiques sociales, fait de lui un artiste que toutes les communautés peuvent revendiquer.
Il devient le roi du coupé-décalé — Zeus d’Afrique, Yorobo 5500 voltes, Commandant Zabra : les surnoms s’accumulent, chacun ajoutant une couche au mythe. Plus de onze albums, des hits qui traversent l’Afrique francophone (Dosabado, Kpangor, Zoropoto, Enfant Béni), une biographie qui transforme un petit nouchi de Yopougon en star continentale.
Mais ce qu’Arafat représentait dépassait largement la musique. Il incarnait une trajectoire : celle du gars du quartier qui n’a jamais renié le quartier, même au sommet. Il incarnait une attitude : la fête, l’excès, la générosité ostentatoire, le franc-parler sans filtre. Il incarnait aussi un risque : sa passion pour la moto, ses frasques, ses polémiques permanentes — tout cela faisait partie du personnage, pas des accidents de parcours.
Le 12 août 2019, sa moto percute une voiture à Abidjan. Fracture du crâne, œdème lié au non-port du casque. Il meurt à 33 ans aux environs de 8 heures, à la polyclinique des Deux Plateaux. L’annonce de sa mort donne lieu à des scènes d’hystérie parmi ses fans.
Cette mort n’est pas qu’un deuil. C’est une vacance. Un trône sans héritier désigné — et toute une génération de jeunes Abidjanais qui cherche, sans le savoir encore, qui pourrait l’occuper.
2. Les points de contact : esthétique, territoire, fanbase
Himra — Bakayoko Abdul Rahim — n’a jamais caché d’où il vient. Et d’où il vient, c’est exactement la même géographie symbolique qu’Arafat.
Le territoire. Yopougon — Yop City — est la commune la plus peuplée d’Abidjan, plus de 1,5 million d’habitants selon le recensement de 2021, la seule commune à s’étendre des deux côtés de la lagune Ébrié. C’est le quartier populaire par excellence, celui qui a donné Arafat, celui qui donne Himra. Quand le centre commercial Cosmos de Yopougon est littéralement pris d’assaut par une foule de fans venus assister à une dédicace de Himra fin novembre 2024 — au point que les organisateurs doivent déplacer l’événement en urgence dans le parking, où il se transforme en showcase improvisé depuis un camion publicitaire — ce n’est pas un hasard de localisation. C’est un retour au point d’origine du mythe.
L’esthétique. Le coupé-décalé d’Arafat et la drill de Himra n’ont presque rien en commun musicalement. La drill — sous-genre né à Chicago, popularisé par Pop Smoke — évoque souvent la violence des rues, la drogue et l’argent, avec des rythmes rapides et intenses, à l’opposé de l’énergie festive et dansante du coupé-décalé. Et pourtant, ce que les deux genres partagent, c’est une fonction sociale identique : raconter la rue sans l’enjoliver, avec ses codes, son vocabulaire, sa dureté revendiquée comme une fierté plutôt que cachée comme une honte.
La fanbase. Les fans d’Arafat s’appellent les chinois — un nom qui dit leur nombre, leur masse, leur capacité à être partout. Leur structure organisée porte le nom de Yôrôgang, du nom d’un de ses albums. Cinq ans après sa mort, en août 2024, ils étaient encore là : marche blanche, rassemblement au carrefour devenu carrefour Arafat, puis chez sa mère, au bar Le Désaltero, où Tina Glamour anime elle-même la soirée avec le DJ personnel de son fils. « Je suis contente parce que les chinois ont répondu à l’appel », dit-elle.
La fanbase de Himra — d’abord la Machette Gang, puis les 1X, puis les Ultras — a la même intensité, la même capacité de mobilisation instantanée, le même refus des limites. Une fanbase sans limites et prête à tout pour Himra, titrait Abidjan Show. Le vocabulaire change. La structure, elle, est identique : une armée, pas un public.
3. La filiation revendiquée : Yorobo Drill Acte 3 et la bénédiction de Tina Glamour
Il y a un moment où la filiation cesse d’être une observation extérieure et devient une déclaration. Pour Himra, ce moment a un titre : Yorobo Drill Acte 3, sorti le 19 octobre 2024 sur l’album Jeune & Riche (Deluxe).
Le titre lui-même est une citation. Yorobo — l’un des surnoms les plus emblématiques d’Arafat, Yorobo 5500 voltes. En s’appropriant ce nom pour son propre morceau, Himra ne fait pas un clin d’œil discret. Il prend le totem. Dans les paroles, les références s’enchaînent : « On est vieux comme le yorobo », « Machette est là, c’est feu dans le continent » — un mélange de revendication d’ancienneté symbolique (être vieux comme le yorobo, c’est-à-dire appartenir à cette lignée depuis toujours) et de marque de territoire (machette, son totem à lui).
La réponse ne s’est pas fait attendre — et elle vient de l’endroit le plus légitime possible. Tina Glamour, la mère d’Arafat elle-même, a publié sur Facebook : « Dieu merci, tu es arrivé ! »
Trois mots. Mais ces trois mots sont une onction. Ce n’est pas un fan qui valide la filiation. Ce n’est pas un média. C’est la mère du roi disparu, celle qui anime encore les soirées d’hommage avec les chinois, celle qui porte le deuil public depuis cinq ans — c’est elle qui dit : l’attente est terminée. Après DJ Arafat, Himra devient le nouveau phénomène de la musique ivoirienne, titraient les observateurs.
Dans une culture où la légitimité se transmet autant par la bénédiction que par le talent, cette phrase de Tina Glamour vaut plus que n’importe quel chiffre de streaming. Elle est l’équivalent symbolique d’un sacre.
4. Ce que Himra a repris, ce qu’il a inventé
Il serait facile — et faux — de réduire Himra à une copie d’Arafat avec un autre son. La filiation n’est pas une imitation. C’est une succession, ce qui implique une continuité et une transformation.
Ce qu’il a repris : l’ancrage absolu dans le quartier populaire comme source de légitimité. Le refus de l’esthétique policée au profit d’une franchise brute sur la rue, l’argent, les rapports de force. La construction d’une fanbase comme armée plutôt que comme public — avec ses codes, ses signes de ralliement, sa loyauté inconditionnelle. Et quelque chose de plus subtil : le rapport à la mort et à la gloire comme deux faces de la même pièce. Arafat vivait vite, dangereusement, comme s’il savait. Himra, en s’appropriant le nom Yorobo — celui d’un homme mort à 33 ans dans un accident de moto — assume cette tension entre l’éclat et le risque, sans la fuir.
Ce qu’il a inventé : la drill comme vecteur. Arafat a régné sur le coupé-décalé, genre fondamentalement ivoirien, festif, dansant. Himra importe un genre né à des milliers de kilomètres — Chicago — et le rend abidjanais. C’est un geste culturel d’une autre nature : il ne prolonge pas un genre local, il s’approprie un genre global et le fait parler nouchi. Machette est là n’est pas du coupé-décalé avec un autre nom. C’est de la drill qui a appris à parler comme Yopougon.
Il y a aussi une différence de rapport au temps. Arafat a construit son règne sur plus d’une décennie, album après album, polémique après polémique, jusqu’à devenir une institution avant de devenir un mythe. Himra, lui, opère dans l’accélération propre à l’époque actuelle — réseaux sociaux, viralité TikTok, cycles de sortie resserrés. La succession ne se fait pas au même rythme que le règne précédent. Ce qui prenait dix ans à Arafat peut prendre dix-huit mois à Himra. La temporalité de la gloire a changé — pas sa nature.
5. La succession : un phénomène culturel ou une stratégie ?
Voici la question qu’il faut poser sans esquiver : est-ce que cette filiation est arrivée à Himra, ou est-ce qu’il l’a construite ?
La réponse honnête est : les deux, et ce n’est pas contradictoire.
D’un côté, l’espace culturel laissé vacant par Arafat était réel et objectivement immense. Une génération entière de jeunes Abidjanais — ceux qui avaient quinze, seize, dix-sept ans en 2019 — a grandi avec un vide au sommet de la hiérarchie symbolique de la musique urbaine ivoirienne. Ce vide ne pouvait pas rester vacant indéfiniment. Quelqu’un allait l’occuper. La question n’était pas si, mais qui et comment.
De l’autre côté, Himra a fait des choix précis, et ces choix dessinent une stratégie consciente. Choisir le nom Yorobo pour un morceau n’est pas un hasard heureux — c’est un acte de positionnement délibéré, qui invite explicitement la comparaison. Construire une fanbase sur le modèle de la Yôrôgang — armée, loyale, omniprésente — relève d’une compréhension fine de ce qui a fait la force d’Arafat sur le plan de la mobilisation populaire, au-delà de la musique elle-même.
Mais il y a une différence entre une stratégie cynique et une stratégie sincère. Rien dans le parcours de Himra ne suggère qu’il joue à être l’héritier d’Arafat sans le ressentir. Le coupé-décalé et la drill ont façonné la même jeunesse de Yopougon, dans le même quartier, avec les mêmes maquis, les mêmes codes de rue, la même langue. Que Himra ait grandi en écoutant Arafat, qu’il en ait été marqué, et qu’il choisisse consciemment d’occuper l’espace qu’il a laissé — ces trois choses peuvent être vraies en même temps, sans qu’aucune n’efface les autres.
La vraie réponse, peut-être, c’est que dans la culture populaire ivoirienne, phénomène culturel et stratégie ne sont pas deux catégories opposées. Arafat lui-même était un stratège de son propre mythe — les surnoms multiples, les polémiques savamment entretenues, la mise en scène permanente de sa propre légende. La succession de Himra suit la même logique : on hérite d’un trône en sachant ce qu’est un trône, et en sachant comment s’y asseoir.
Ce qui reste à voir, c’est ce que Himra fera de ce trône sur la durée — et si, dans dix ans, une nouvelle génération de jeunes de Yopougon dira de lui ce que les chinois disent encore d’Arafat aujourd’hui, cinq ans après sa mort : qu’il reste une icône de la jeunesse, qu’il demeure le king.
Sources : Music In Africa (DJ Arafat, l’Étoile éternelle du coupé-décalé), Jeune Afrique (cinq ans après sa mort, les fans toujours au rendez-vous, août 2024), FratMat (DJ Arafat 4 ans après), Afrik.com (Yôrôgang et chinois, anniversaire), Journal du Mali (Yôrôgang, an 2), Afrique sur 7 (Himra, étoile montante de la drill ivoire), biographie.ci (DJ Arafat), Abidjan Show (1X, fanbase Himra), Wikipedia EN (DJ Arafat, Yopougon), Letras / Mixdecale (paroles Yorobo Drill Acte 3).



