Une enquête de Mediapart révèle ce que la scène rap ivoirienne connaît sans jamais en parler.
En février 2025, Mediapart publiait une enquête sur un phénomène que les professionnels du rap connaissent mais dont personne ne parle franchement : des artistes ou leurs équipes paient des médias spécialisés pour obtenir couvertures, interviews et chroniques. Ce que la presse française documente désormais avec des faits nommés, la scène ivoirienne le vit silencieusement depuis des années. IVOIRAP n’a pas vocation à mener des enquêtes judiciaires. Mais nous avons une position, et elle est simple.
Ce que l’enquête dit
Le titre est nu et sans détour. Dans les médias rap, certains artistes paient pour être exposés. Pas via des publicités clairement balisées — ce serait acceptable. Mais via des systèmes opaques où la couverture éditoriale se monnaye sans que le lecteur en soit informé. Interviews commandées, chroniques sponsorisées présentées comme des avis, portraits généreux obtenus en échange d’un virement : la publicité clandestine a colonisé des pans entiers du journalisme musical.
Ce n’est pas une nouveauté dans l’industrie. Le rappeur Kemmler avait dénoncé dès 2022 sur Twitter le démarchage commercial d’un média spécialisé qui lui proposait, moyennant paiement, une couverture éditoriale. Le témoignage avait suscité quelques réactions avant de sombrer dans l’oubli collectif. L’enquête de Mediapart, elle, va plus loin : elle documente des pratiques systémiques dans un écosystème médiatique où la précarité économique des petits médias crée les conditions structurelles de la compromission.
La logique est simple. Un média rap qui survit grâce aux revenus publicitaires, qui n’a ni abonnements ni subventions, qui doit publier chaque jour pour rester visible — ce média est en situation de fragilité permanente. Face à un label qui propose un « partenariat » incluant la promotion d’un artiste sous forme de contenu éditorial, la tentation est réelle. Et certains cèdent. Sans le dire.
Ce que ça signifie pour le rap ivoirien
La scène ivoirienne n’échappe pas à ces dynamiques. Elle les vit avec ses propres particularités, dans un contexte où les ressources sont encore plus rares, les structures plus fragiles, et la frontière entre média, fan page et outil promotionnel souvent inexistante.
Nombreux sont les acteurs locaux qui opèrent sous l’étiquette « média » tout en fonctionnant comme des relais promotionnels sans indépendance éditoriale aucune. Ce n’est pas une accusation — c’est une description. Il n’y a pas de journalisme rap ivoirien structuré. Il y a des espaces numériques qui parlent de rap, avec des degrés variables d’intention, de rigueur et d’autonomie. Et dans cet espace, la logique du « payer pour paraître » s’installe sans résistance parce qu’il n’existe quasiment pas de contre-modèle visible.
Le problème concret : quand un artiste passe dans un média parce qu’il a payé, son passage ne dit rien de sa valeur artistique. La couverture devient du bruit, pas de l’information. Pour l’auditeur qui cherche à découvrir des artistes authentiquement recommandés, c’est une trahison. Pour l’artiste underground qui n’a pas les moyens d’acheter sa visibilité, c’est une concurrence déloyale. Pour la culture, c’est un appauvrissement.
Il existe aussi un phénomène adjacent, propre à l’Afrique francophone : la confusion entre relations de proximité, loyauté communautaire et journalisme. Couvrir un artiste parce qu’il vient du même quartier, parce qu’il est « des nôtres », parce que le refuser serait perçu comme une trahison culturelle — ce n’est pas de la publicité clandestine au sens strict, mais le résultat est identique. La couverture ne repose pas sur un jugement éditorial autonome. Elle repose sur une dette sociale.
La position d’IVOIRAP
IVOIRAP n’est pas un média qui vend des placements. Pas parce que nous serions plus vertueux que les autres, mais parce que nous pensons que ce modèle détruit exactement ce que nous essayons de construire : un regard fiable sur le rap ivoirien.
Notre ligne éditoriale repose sur un principe non négociable : l’inscription culturelle d’un artiste détermine s’il mérite couverture, pas sa capacité à payer, pas sa popularité sur TikTok, pas sa signature sur un label connu. Un artiste que nous couvrons l’est parce que nous estimons qu’il a quelque chose à dire à la culture. Un artiste que nous ne couvrons pas ne l’est pas parce qu’il n’a pas payé — c’est parce que nous n’avons rien de culturellement pertinent à dire de lui pour le moment.
Cette position a un coût. Elle signifie que nous passons à côté de revenus que d’autres acceptent. Elle signifie que certains artistes ou managers, habitués à l’économie du « partenariat », ne comprendront pas notre refus. Elle signifie que notre croissance sera plus lente que celle d’un média qui publie quotidiennement sous pression commerciale.
Nous l’assumons. Le silence éditorial est une position. Ne pas couvrir un artiste qui ne mérite pas encore couverture n’est pas un manque — c’est un choix. Et ce choix, quand il est constant, devient le seul actif éditorial qui résiste au temps : la confiance du lecteur.
Ce que nous demandons à la scène
Nous ne demandons rien aux médias qui ont fait d’autres choix économiques. Chacun survit comme il peut dans un environnement hostile à la presse indépendante. Mais nous faisons une demande aux artistes, aux managers, aux labels ivoiriens.
Exigez la transparence. Quand un média vous propose une « couverture » moyennant un transfert d’argent, demandez-lui d’identifier clairement ce contenu comme sponsorisé. Si ce n’est pas fait, vous participez activement à la tromperie de votre propre audience. L’auditeur qui vous découvre via un contenu sponsorisé non identifié n’a pas fait un choix éclairé — il a été manipulé, en votre nom.
Exigez aussi la qualité. Un article acheté ne vous offre pas de regard critique, pas de distance, pas d’analyse — il vous offre du volume. Et le volume, dans un paysage saturé, ne construit pas une réputation. Il l’érode.
La scène ivoirienne a besoin de médias qui savent dire non. Pas par élitisme — par respect. Respecter la culture, c’est refuser que l’accès à sa couverture se négocie en coulisses comme un placement publicitaire.
L’enquête de Mediapart parle de la France. Mais elle nous parle aussi. Nous choisissons d’en faire quelque chose d’utile : non pas un procès à charge contre des médias locaux, mais une occasion de dire clairement où nous nous situons. IVOIRAP existe pour documenter le rap ivoirien avec rigueur. Pas pour le vendre.
— La rédaction IVOIRAP



