More

    « Sorry I’m Bad » de Himra : Souverain sans excuse

    Il y a des albums qui arrivent et des albums qui s’imposent. « Sorry I’m Bad », sorti le 29 mai 2026 — jour de l’anniversaire de Himra, détail qui n’a rien d’anodin chez un artiste qui construit tout dans le symbole —, appartient clairement à la deuxième catégorie. Dix-sept titres. Un casting qui va de Gazo à Zlatan en passant par ElGrandeToto, La Fouine, Enfant Noir. Une signature chez Epic Records France quelques semaines avant la sortie. Le rappeur d’Abidjan ne joue plus dans la même division. La question que se pose IVOIRAP n’est pas de savoir si l’album est bon. Il l’est. La question est : à quel prix ?

    LA DRILL IVOIRE A UN VISAGE, ET C’EST LE SIEN

    Pour comprendre ce qu’est « Sorry I’m Bad », il faut d’abord rappeler d’où vient Bakayoko Abdul Rahim — Himra de son nom d’artiste, né à Cocody il y a vingt-huit ans. Le garçon freestyle depuis l’âge de neuf ans, passe par le groupe SBS, termine quatrième au concours Faya Flow, puis sort seul avec « Omega » en 2018. Ce sont quatorze titres enregistrés avec des artistes locaux, sans label, sans machine promotionnelle. C’est une époque que beaucoup ont oubliée maintenant que les streams se comptent en centaines de millions. Himra, lui, ne l’a pas oubliée. Et c’est là toute la différence.

    En 2021, « Ivoire Drill King », sorti sous Def Jam Recordings Africa, pose les fondations d’un sous-genre qui n’existait pas encore sous ce nom : la drill ivoire. Sombre, nerveuse, construite sur du nouchi — l’argot de rue abidjanais — mêlé à des références Hip-Hop américaines digérées et reformulées, pas copiées. Ce soin de l’appropriation culturelle sans mimétisme paresseux, c’est précisément ce que la ligne éditoriale d’IVOIRAP cherche quand elle évalue un artiste. Himra le fait naturellement, sans en faire un programme.

    Avec « Jeune & Riche » en 2024 — disque de platine en Côte d’Ivoire, triple lauréat aux African Talent Awards, certification SNEP pour « Number One » avec Minz —, il franchit un palier. Avec « Sorry I’m Bad », il en franchit un autre. Plus haut, plus grand, plus international. Et c’est là que les questions commencent.

    « Himra ne s’excuse de rien. Le titre de l’album est un mensonge calculé — une provocation adressée à ceux qui lui reprochent d’être trop ambitieux, trop grand, trop international pour un rappeur ivoirien. »

    CE QUI TIENT, CE QUI TREMBLE

    L’album s’ouvre sur « Kaba » — morceau de drill brute, sans concession, qui pose immédiatement le ton. Himra n’est pas venu faire de la diplomatie. Il est venu occuper le territoire. Les productions sont cinématiques, construites avec une maîtrise technique réelle, loin des beats génériques que beaucoup de projets africains continuent d’importer sans les transformer. Il y a un son Himra. Un grain, une texture. Une façon de placer le nouchi dans la phrase qui fait que, même sans regarder le nom de l’artiste, on sait à qui on a affaire.

    Les collaborations, dans l’ensemble, sont gérées avec intelligence. « N’Taxaire » avec Enfant Noir et Philipayne est un des moments les plus forts du projet : une rencontre panafricaine qui fait sens musicalement et culturellement, sans que l’un des artistes n’écrase l’autre. « Bara Bara », le single qui a précédé l’album, confirm ce que l’on savait déjà — Himra a le sens du hit sans sacrifier son identité. Six cent mille streams en trois jours ne mentent pas sur la réception populaire.

    Mais dix-sept titres, c’est aussi le chiffre de trop. Au milieu de l’album, quelques morceaux — « Bitch & Money » avec BabyDaiz et Zlatan, « Young Rich Papi » avec Leto — sonnent davantage comme des cases cochées que comme des nécessités artistiques. Ce n’est pas que ces titres soient mauvais. C’est qu’ils auraient pu être signés par n’importe quel rappeur de drill européenne. Le nouchi s’efface. La géographie disparaît. On perd Abidjan. Et perdre Abidjan sur un album de Himra, c’est perdre l’essentiel.

    WILFRIED ZAHA, OU L’ALBUM QUI SE COMPREND PAR SA FIN

    Le dernier morceau s’appelle « Wilfried Zaha ». Ce n’est pas un choix anodin. Zaha — l’ailier ivoirien, l’enfant de Abidjan parti conquérir la Premier League, longtemps sous-estimé, jamais brisé — est une métaphore parfaite pour ce que Himra incarne sur cet album. La résilience. La fierté nationale portée comme une armure, pas comme un folklore. La capacité à exister dans un espace qui n’était pas prévu pour toi et à y imposer tes règles.

    Ce morceau de clôture est aussi le plus personnel et le plus accompli du projet. Les productions y sont cinématiques et triomphales — drill et mélodie en équilibre —, l’écriture y retrouve l’intention et la précision qu’on attend de Himra au meilleur de lui-même. Quand il parle de Côte d’Ivoire, de son chemin, de ce qu’il doit à sa ville, il n’y a plus de formule. Il n’y a plus de case à cocher. Il y a juste un rappeur qui sait d’où il vient et qui veut que le monde entier le sache.

    C’est cet album-là — celui de « Kaba », de « N’Taxaire », de « Bara Bara » et de « Wilfried Zaha » — qui mérite cinq étoiles. L’album complet, lui, en mérite quatre. Parce que la grandeur a un coût, et que ce coût se paye parfois en concessions.

    EPIC RECORDS, LE DEAL QU’ON REGARDE AVEC UN ŒIL OUVERT

    La signature chez Epic Records France, annoncée quelques semaines avant la sortie de l’album, est une étape que personne n’aurait anticipée il y a cinq ans pour un rappeur de Cocody. C’est la confirmation d’une percée réelle — pas une percée marketing, pas une percée calculée par une équipe de consultants en « rayonnement africain », mais une percée gagnée sur le terrain, morceau après morceau.

    Mais IVOIRAP ne serait pas IVOIRAP si l’on ne posait pas la question directement : qu’est-ce qu’Epic Records attend en retour ? Les labels majeurs ne signent pas des artistes africains par amour de la culture. Ils signent des investissements. Et un investissement, ça se pilote. Cela ne veut pas dire que Himra va perdre son âme. Cela veut dire qu’on regarde. Parce que les quelques titres du milieu d’album où le nouchi disparaît, où Abidjan s’efface, où la drill pourrait venir de n’importe où — ces titres ressemblent déjà à ce que demande une major à un artiste qu’elle cherche à rendre « universellement accessible ».

    Himra est assez fort pour résister. Il l’a prouvé. « Sorry I’m Bad » le prouve encore. Mais la vigilance reste entière.

    « Quand il parle de Côte d’Ivoire, de son chemin, de ce qu’il doit à sa ville, il n’y a plus de formule. Il n’y a plus de case à cocher. Il y a juste un rappeur qui sait d’où il vient et qui veut que le monde entier le sache. »

    VERDICT

    « Sorry I’m Bad » est un album important — non pas parce qu’il a été signé chez Sony, non pas parce que le casting impressionne, non pas parce que les streams vont s’emballer dans les prochains jours. Il est important parce qu’il prouve que le rap ivoirien n’a plus rien à demander à personne. Himra ne vient pas frapper à la porte de la scène internationale. Il entre.

    La drill ivoire a un visage. Il s’appelle Himra. Et malgré ses concessions mineures à l’impératif commercial, cet album reste une déclaration culturelle d’une clarté rare dans le paysage du rap africain contemporain. C’est plus qu’on peut en dire de la majorité des projets qui sortent cette année.

    L’histoire de Himra est loin d’être terminée.
    Elle commence peut-être ici.
    C’est à lui de décider ce qu’il en fait.

    The Master
    The Masterhttp://www.ivoirap.com
    Ancien rappeur et éditeur en chef à Ivoirap.com

    LA LISTE

    Chaque semaine, IVOIRAP met à jour LA LISTE avec les morceaux qui tournent, les artistes à découvrir et le rap ivoire qui fait l’actualité aujourd’hui.

    Articles récents

    spot_imgspot_img

    Articles connexes

    Un commentaire ?

    S'il vous plaît entrez votre commentaire!
    S'il vous plaît entrez votre nom ici

    spot_imgspot_img
    Il y a des albums qui arrivent et des albums qui s'imposent. « Sorry I'm Bad », sorti le 29 mai 2026 — jour de l'anniversaire de Himra, détail qui n'a rien d'anodin chez un artiste qui construit tout dans le symbole —, appartient..."Sorry I'm Bad" de Himra : Souverain sans excuse
    ×