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    66 ans. Quelle indépendance ?

    Ce matin, Orange Côte d’Ivoire a publié un post sur ses réseaux : « Aujourd’hui, pas de débat. On est Ivoiriens… et puis c’est tout. 🧡 Bonne Fête de l’Indépendance ! »

    Une entreprise qui augmente ses tarifs, qui prélève 18 % de commission sur chaque course d’un chauffeur Yango, qui sponsorise les concerts des uns et distribue des données aux autres. Une entreprise qui nous dit, le 7 août, que ce n’est pas le jour pour parler.

    Pas de débat.

    Nous, on pense que c’est exactement le jour pour parler.

    Le Hip-Hop est une culture contestataire. Depuis ses origines dans le Bronx jusqu’aux textes d’Almighty dans les années 1990 à Abidjan, le rap a toujours été la voix de ceux que les discours officiels ignorent. Aujourd’hui, si les rappeurs ne le disent pas : IVOIRAP le dit.

    Voici la Côte d’Ivoire au 7 août 2026. Pas le défilé. Pas le discours. La réalité.

    I. LA PAROLE EMPRISONNÉE

    Le Hip-Hop commence par le droit de dire. En Côte d’Ivoire, ce droit a un prix.

    La Côte d’Ivoire figure au 64ème rang sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse 2025 de RSF, en recul de 11 places par rapport à 2024. RSF décrit un paysage médiatique où les chaînes de télévision privées sont « toutes détenues par des proches du pouvoir », et la RTI réduite à « un média d’État au service de l’image du gouvernement ».

    Ce n’est pas abstrait. Voici les noms.

    Ibrahim Zigui, cyberactiviste proche du PPA-CI, a été arrêté fin août 2025 pour avoir appelé les Ivoiriens à se rassembler vêtus du maillot national. Il a été condamné le 18 mai 2026 à 5 ans de prison ferme et 20 millions FCFA d’amende pour « provocation à l’insurrection » et « troubles à l’ordre public ».

    Justin Koua et Damana Adia Pickass, cadres du PPA-CI : 10 ans de prison chacun, prononcés en février 2025.

    32 manifestants condamnés à 3 ans ferme pour « troubles à l’ordre public », quatre jours avant l’élection présidentielle du 25 octobre 2025.

    Dr Boga Sako, défenseur des droits de la fondation FIDHOP : contraint à l’exil aux États-Unis en juin 2025 après avoir reçu un message menaçant du directeur général de la police nationale.

    Alino Faso, influenceur burkinabè pro-Traoré : arrêté à Abidjan le 10 janvier 2025. Retrouvé mort en cellule. Les autorités burkinabè ont réclamé des explications.

    Et puis il y a Tinothebenzoboy. Le rappeur qui disait ce que d’autres n’osaient pas : « sur la vérité, on ferme les yeux, pauvres ivoiriens ». Il est aujourd’hui en exil. Pas condamné. Juste parti, parce que rester était devenu trop dangereux.

    Quand un pays emprisonne ses voix et exile ses rappeurs engagés, quelle indépendance célèbre-t-on le 7 août ?

    II. LE QUOTIDIEN QUI ÉTOUFFE

    L’électricité

    Deux hausses successives de 10 % du tarif électrique : juillet 2023, puis 1er janvier 2024, « conformément aux engagements pris auprès du FMI ». Le kilowattheure moyen est passé de 79 à 87 FCFA, pour un coût de revient réel estimé à 89 FCFA. Traduction concrète : la facture augmente, les coupures continuent, et personne n’a vu son salaire augmenter en proportion.

    L’eau et les inondations

    Pendant que la facture d’eau augmente, l’eau elle-même disparaît dans certains quartiers. Et quand elle revient, elle noie.

    Juin 2024 : 24 morts en dix jours à Abidjan. 2023 : 30 décès. 2022 : 19 morts. Les inondations tuent chaque année dans les mêmes quartiers, pour les mêmes raisons : absence de drainage, construction en zone inondable, réponse de l’État insuffisante. Des moyens ont été trouvés pour les routes du défilé. Pas pour les caniveaux d’Abobo.

    Le panier de la ménagère

    Le SMIG est fixé à 75 000 FCFA par mois (environ 115 euros) depuis 2023. Le kilo de riz local coûtait 600 à 700 FCFA en mars 2025. Une famille de quatre personnes au SMIG ne peut pas manger correctement, se soigner et payer son loyer avec ce salaire. C’est une arithmétique simple que les discours du 7 août n’abordent jamais.

    Le transport

    Une taxe de 4 % sur les courses VTC s’applique depuis octobre 2024. Les commissions Yango oscillent entre 18 et 23 %. La patente annuelle d’un chauffeur : 135 480 FCFA. Un chauffeur type tourne autour de 250 000 FCFA/mois, avant les frais de carburant, d’entretien et les commissions. L’essence a augmenté. Yango est cher. Et le gbakas n’est toujours pas régulé.

    Le 6 juillet 2026 au soir, à Cocody, Amidou Koné, livreur à moto pour Yango, a été attaqué par un groupe armé de machettes. Il a été tué pour son engin. La vidéo a circulé. Elle a bouleversé le pays pendant 48 heures. Puis on est passé à autre chose.

    Les loyers

    Abidjan est l’une des villes les plus chères d’Afrique de l’Ouest pour les locataires. Entre 2020 et 2025, les loyers ont augmenté de 25 à 40 % dans les quartiers huppés, et nettement dans les quartiers populaires également. Le plafonnement légal (deux mois de caution) reste largement inappliqué. La Chambre nationale des promoteurs a alerté en février 2026 sur l’absence de régulation du secteur immobilier. Les scandales fonciers se multiplient. Les terrains changent de mains à des prix inaccessibles. Et les déguerpissements continuent.

    III. LES DÉGUERPISSEMENTS ET LE SCANDALE FONCIER

    En février 2024, le quartier précaire de Boribana (Attécoubé) a été rasé. Des milliers de familles expulsées. Les terrains proposés en remplacement, à Songon, à plus de 40 km du centre, ont été jugés invivables par les habitants. Fin 2024, des milliers de personnes attendaient encore, selon Amnesty International.

    Le chantier du métro d’Abidjan (Ligne 1, mise en service annoncée pour 2028) a déplacé 13 400 ménages. Une étude de décembre 2025 publiée dans Nature avertit que 10 000 travailleurs informels, chauffeurs de gbakas et vendeurs ambulants, pourraient perdre leur revenu.

    Des immeubles s’écroulent. En mai 2026, deux bâtiments de cinq étages menaçant ruine ont été signalés à Faya, Cocody. Construits en zone inondable, sans permis vérifiés, par des promoteurs non régulés. Personne n’est allé en prison pour ça.

    L’indiscipline filmée ne se sanctionne pas. Un conducteur roule à contre-sens sur une grande artère d’Abidjan. La vidéo circule. Le commentaire sous la vidéo : « En Côte d’Ivoire, rien ne se passe. » Et effectivement, rien ne se passe.

    IV. L’INSÉCURITÉ QUI S’INSTALLE

    Les microbes, ces bandes d’enfants et d’adolescents de 6 à 18 ans armés de machettes, nés après la crise de 2010-2011, occupaient encore le débat public en 2025. Un documentaire leur a été consacré en juin 2025.

    Le meurtre d’Amidou Koné a provoqué un tollé. Les deux principaux auteurs ont été condamnés à la réclusion à perpétuité le 23 juillet 2026. Le député Naya Jarvis Zamblé a réclamé le rétablissement de la peine de mort. L’État multiplie les opérations « Épervier ». Les microbes, eux, continuent.

    La drogue de rue ravage la jeunesse. Le khadafi, mélange de boisson énergisante alcoolisée et de Tramaking (un opioïde), se consomme dans les fumoirs pour quelques centaines de FCFA. Le kush, marijuana coupée de fentanyl, tramadol, acétone et solvants divers, est arrivé d’Afrique de l’Ouest et touche maintenant Abidjan, Bouaké, San Pedro. Les cibles : les 15-25 ans des quartiers populaires. La cause : le chômage, la pauvreté, l’absence de perspective.

    V. LES HÔPITAUX QUI LAISSENT MOURIR

    Le 1er août 2026, veille de la fête nationale, à Sikensi : une femme enceinte à terme meurt pendant son évacuation. Il n’y avait pas de gynécologue de garde.

    À Soubré : l’AIP a documenté une hausse des décès maternels au deuxième trimestre 2026, aggravée par un service de réanimation non fonctionnel, faute d’équipement.

    La mortalité maternelle nationale reste à 385 décès pour 100 000 naissances vivantes (EDS 2021). L’un des taux les plus élevés de la sous-région.

    L’affaire DJ Doliziana a mis ces réalités au centre du débat public. L’artiste a dénoncé dans une vidéo virale la mort de son manager Thomas N’Guessan au CHU de Cocody. La question posée reste entière : peut-on faire confiance aux hôpitaux publics ivoiriens quand on n’a pas les moyens d’aller dans une clinique privée ?

    L’histoire d’Almighty, mort le 25 novembre 2014 au CHU de Treichville d’une maladie qui ne tue pas quand on est bien pris en charge, est la réponse que personne ne veut entendre.

    VI. LA DÉMOCRATIE EN TROMPE-L’ŒIL

    Le 25 octobre 2025, le Président de la République de Côte d’Ivoire S.E.M Alassane Ouattara a été réélu pour un 4ème mandat avec 89,77 % des voix. À 83 ans. Taux de participation : 50 %.

    Les principaux adversaires avaient été écartés avant le scrutin : Laurent Gbagbo (condamnation), Tidjane Thiam (invalidation), Guillaume Soro (exilé), Charles Blé Goudé, Pascal Affi N’Guessan. En octobre 2025, Amnesty International avait exigé que les autorités arrêtent d’« interdire des manifestations pacifiques » avant l’élection.

    Bilan officiel de la période électorale selon le Conseil national de sécurité : 11 morts, 71 blessés, 1 658 arrestations. À Nahio (département d’Issia), des affrontements ont fait 3 morts dont une personne brûlée vive. L’opposition et des fact-checkeurs estiment le bilan réel plus élevé.

    International Crisis Group rappelait en août 2025 que « la Côte d’Ivoire n’a jamais, depuis l’indépendance, connu d’alternance démocratique ». 66 ans d’indépendance. Zéro alternance.

    VII. LE CACAO ET LE PARADOXE FONDATEUR

    La Côte d’Ivoire produit 45 % du cacao mondial. C’est dit dans chaque discours de fête nationale, comme une fierté. Ce qu’on ne dit pas dans ces discours :

    Les cacaoculteurs ivoiriens « continuent de vivre dans des conditions extrêmement précaires » (franceinfo, 2024). Le chocolat est « perçu comme un produit de luxe » dans le pays qui produit la matière première du monde entier.

    Début 2026, 700 000 tonnes de cacao étaient bloquées dans les entrepôts, faute d’exportation, après la chute des cours mondiaux. Plus de 5 millions de personnes directement fragilisées. Trois semaines avant l’élection présidentielle de 2025, le Président de la République de Côte d’Ivoire S.E.M Alassane Ouattara avait annoncé un prix garanti exceptionnel de 2 800 FCFA/kg : « une explosion de joie dans les campagnes », selon les observateurs. Les cours ont ensuite chuté. L’euphorie aussi.

    VIII. LA DETTE ET L’ARGENT PUBLIC

    La dette publique atteint 57,3 % du PIB au 30 juin 2025, soit environ 33 000 milliards FCFA. Elle a bondi de 37,2 % du PIB en 2019 à 59,3 % en 2024. Le service de la dette a absorbé 861 milliards FCFA au premier semestre 2025, soit 24,4 % des recettes fiscales.

    Pendant ce temps, les recettes fiscales représentent seulement 14,4 % du PIB, loin du seuil communautaire UEMOA de 20 %. L’État collecte peu, dépense beaucoup pour rembourser, et comprime les services publics.

    Le scandale des concours d’entrée à la fonction publique revient chaque année. À l’INFAS (Institut national de formation des agents de santé), un ancien directeur a confirmé publiquement l’existence d’une « fraude organisée », affirmant qu’on avait voulu lui imposer des « cas » équivalant à 70 % des places disponibles. En janvier 2026, la Fonction publique jurait encore que « aucune fraude, aucun passe-droit ne sera toléré ». La défiance, elle, reste vive.

    IX. LA CULTURE SOUS CAUTION

    L’arrêté n°0750/MCF du 14 octobre 2025 impose désormais une licence d’entrepreneur de spectacle pour tout organisateur d’événement culturel. Les garanties financières peuvent atteindre 10 millions FCFA selon les catégories. Les sanctions : 3 à 5 millions FCFA pour exercice sans licence.

    Résultat concret : un jeune promoteur de Yopougon qui voulait organiser une soirée rap doit aujourd’hui réunir plus d’argent pour avoir le droit de bosser que ce que l’événement peut lui rapporter. C’est une mesure de « professionnalisation » qui, dans les faits, écrase ceux qui n’ont pas de capital.

    Le BURIDA (Bureau ivoirien des droits d’auteur) organisait encore en juillet 2026, 45 ans après sa création en 1981, des campagnes de sensibilisation au paiement des droits d’auteur dans les maquis et les hôtels. Ce qui signifie que 45 ans après, les artistes ivoiriens ne perçoivent toujours pas ce qui leur est dû. La piraterie est endémique. Les labels ont tous fermé entre 2002 et 2014. Et les rappeurs qui remplissent des stades doivent négocier seuls, sans structure, sans filet.

    X. LES CORPS QU’ON N’ENTEND PAS

    L’excision est interdite par la loi depuis 1998. Sa prévalence nationale reste à 36,7 % des femmes de 15 à 49 ans. Dans le Nord-Ouest et le Nord, ce chiffre monte à 75-79 %. L’interdiction a surtout rendu la pratique clandestine. Les condamnations restent rares.

    La traite humaine : 2 292 victimes identifiées en 2024. 150 enquêtes ouvertes. Des allégations de corruption d’agents frontaliers persistent. Le Département du Travail américain estime à 520 000 le nombre d’enfants exposés à l’apatridie.

    L’immigration clandestine tue. 2024 est l’année la plus meurtrière jamais enregistrée pour les migrants dans le monde selon l’OIM : 8 938 morts. Des Ivoiriens en font partie. Des familles de Daloa et de Bouaké qui ont appris la mort de leur fils en mer Méditerranée, via un appel depuis la Tunisie.

    XI. LA FRANCE N’EST JAMAIS VRAIMENT PARTIE

    Le camp du 43ème BIMa de Port-Bouët, 230 hectares en plein Abidjan, a été rétrocédé à la Côte d’Ivoire le 20 février 2025. C’est une avancée réelle. Mais une centaine de soldats français y restent pour la « formation » et le « renseignement anti-terroriste ». Contrairement au Sahel, au Tchad ou au Sénégal, la Côte d’Ivoire a choisi un retrait « concerté ». L’analyste Geoffroy Kouao le formule sans ambiguïté : il fallait « anticiper le départ de la base avant que cela ne devienne une revendication populaire ».

    Les accords de défense, les contrats miniers, la Françafrique : tout ça est encore là, moins visible, mais toujours structurant. 66 ans d’indépendance politique ne signifient pas 66 ans d’indépendance économique.


    CE QUE LE RAP IVOIRE A TOUJOURS SU

    Tout ce qui précède n’est pas nouveau. Le rap ivoirien le savait avant les journaux.

    Almighty chantait « les gosses du ghetto » en 1997. Stezo dénonçait l’injustice et mourait jeune, comme Almighty, au CHU de Treichville, en 2014. R.A.S. a mis le chômage et la misère estudiantine en musique avant que les statistiques le confirment. Nash a prêté sa voix à des campagnes sur les droits des enfants. Tinothebenzoboy a dit la vérité et a dû partir pour ça.

    Ce fil rouge, le rap comme contre-récit, comme archive de ce que les discours officiels effacent, est au cœur de ce que le Hip-Hop est. Knowledge, Culture, Overstanding. Pas la performance. La conscience.

    Aujourd’hui IVOIRAP prend ce rôle au sérieux. Parce que si les rappeurs ne le disent pas, si les médias mainstream ne le disent pas, si les marques nous demandent de ne pas débattre : alors un média Hip-Hop doit le dire.

    CONCLUSION

    Orange a dit : « Pas de débat. »

    Nous disons : tout est débat. La femme enceinte morte à Sikensi la veille du 7 août est un débat. Le livreur tué pour sa moto est un débat. Les 33 000 milliards de dette sont un débat. L’exil de Tinothebenzoboy est un débat. Les 89,77 % sont un débat. Le cacao qui pourrit dans les entrepôts pendant que les paysans s’appauvrissent est un débat.

    Nous aimons la Côte d’Ivoire. C’est pour ça qu’on refuse de la célébrer les yeux fermés.

    Bonne fête de l’indépendance. La vraie, celle qu’on n’a pas encore finie de construire.


    Sources vérifiables : RSF (Classement liberté de la presse 2025-2026), Amnesty International (octobre 2025), Human Rights Watch, AIP (condamnations politiques, décès maternels Sikensi et Soubré), KOACI (livreur Yango, Amidou Koné, juillet 2026), Africanews (cacao bloqué, janvier 2026), Reporterre (chute des cours cacao, mars 2026), France 24 (chômage jeunes, 16 septembre 2025), OIM (morts en migration, mars 2025), Transparency International (IPC 2024), Horonya Finance / Direction générale du Trésor français (dette publique, 2025), Rapport TIP 2024 (traite humaine), ROCTA-CI (cigarettes neutres), Wikipedia FR (présidentielle 2025), International Crisis Group (alternance démocratique).

    Note éditoriale : cet article constitue un panorama documenté et sourcé. Chaque fait cité peut être vérifié dans les sources listées. IVOIRAP distingue les faits vérifiés des éléments contestés ou estimés, signalés dans le texte. Ce n’est pas un manifeste. C’est un état des lieux.


    IVOIRAP. La culture avant le format.

    LA LISTE

    Chaque semaine, IVOIRAP met à jour LA LISTE avec les morceaux qui tournent, les artistes à découvrir et le rap ivoire qui fait l’actualité aujourd’hui.

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