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    200 000 FCFA, un téléphone portable, et une carrière. C’était tout ce que Faya Flow offrait — et c’était suffisant.

    Didi B raconte ça comme une évidence : « On a gagné un portable et 200 000 FCFA. On est allé voir Shadocris : « on te donne les 200 000, le portable aussi. Fais-nous des titres. » » Avec cette somme — environ 300 euros — Kiff No Beat enregistre les 16 titres de Cadeau de Noël, leur premier album. Le reste appartient à l’histoire du rap ivoire. Et Faya Flow, le concours qui a rendu tout ça possible, est aujourd’hui l’une des institutions culturelles les moins bien documentées de la scène.

    Paroles de feu — l’origine

    Faya Flow signifie paroles de feu. Le concours naît en avril 2005 à Abidjan, organisé par la JACH — la Jeunesse Active de la Culture Hip-hop, une association de jeunes diplômés qui voulaient créer une plateforme pour les artistes sans accès aux grands médias.

    La première édition se tient au complexe Las-Palmas. L’idée dépasse le rap strict : le concours consacre l’usage de la parole, du corps et de la scène — textes, chant, danse, chorégraphie. Il est ouvert à tous, affiliés au BURIDA (Bureau ivoirien du droit d’auteur) ou non.

    Le format est structuré : auditions, manches éliminatoires, deux demi-finales, une grande finale. Les lieux varient selon les éditions — Las-Palmas, le Palais des Congrès de l’Hôtel Ivoire, la salle La Fontaine de l’espace Latrille Sococe, la Fondation Panafricaine Ki-Yi de Werewere Liking. Les finales rassemblent régulièrement plus de 2 000 personnes.

    C’est le plus grand concours de rap du pays. Et à l’époque, c’est à peu près le seul à cette échelle.

    2010 — l’édition qui a tout changé

    Didi B à l’édition 5 de FayaFlow en 2010

    L’édition 2010 est la plus célèbre. Orange Côte d’Ivoire rejoint la JACH comme co-sponsor. La finale est diffusée sur la RTI. Radio Jam assure la promotion. Kiff No Beat — formé en 2009 de la fusion de KNB (Black K, Elow’n, Didi B) et des Jekboyz (Joochar, El Jay) — y participe.

    Didi B raconte avoir failli ne pas passer le premier tour. Le groupe termine dernier à l’audition au Café de Versailles. Ils reviennent quand même. Ils remportent la finale.

    Le prix : un téléphone portable et 200 000 FCFA. Ils l’investissent intégralement dans un studio. Shadocris, leur premier beatmaker, fait les instrumentales. Cadeau de Noël sort le 27 août 2011 au Village Ki-Yi devant environ 500 personnes — premier public réel, première scène propre.

    Trois ans plus tard, Tu es dans pain circule partout. Six ans plus tard, ils signent chez Universal Music Africa. Kiff No Beat devient le premier groupe ivoirien à le faire.

    Tout ça vient des 200 000 FCFA de Faya Flow 2010.

    Ce que le concours donnait vraiment

    L’argent n’était pas le point. Ce que Faya Flow donnait, c’était une légitimité publique dans un écosystème sans infrastructure.

    En 2010, le rap ivoire traversait une longue traversée du désert. Le coupé-décalé avait aspiré l’énergie populaire des années 2000. Les artistes de la génération Almighty/Stezo avaient vieilli sans être remplacés. Le circuit événementiel formel pour les rappeurs émergents était quasi inexistant.

    Faya Flow n’offrait pas un contrat, pas un label, pas une distribution. Il offrait une scène, une caméra RTI, et un jugement public. Dans ce désert, c’était considérable.

    Kiff No Beat l’a compris immédiatement : ils n’ont pas partagé les 200 000 FCFA entre cinq, ils les ont investis collectivement dans la seule chose qui manquait — un enregistrement.

    Un palmarès partiellement reconstituable

    Faya Flow n’a pas d’archive institutionnelle publique. Son palmarès complet n’existe nulle part en source unique. Ce qu’on peut reconstituer, par croisement de sources :

    Édition 1 (2005) — Collectif Horizon, Las-Palmas.
    Édition 2 (2006) — Freeboyz, dont le lead Mobio l’Ebriye sort un album solo en 2009.
    Édition 3 (2007) — 22e District de Mike Alabi, d’Angré (Cocody), finale à l’Hôtel Ivoire.
    Édition 4 (2008) — Groupe Fly, de Bingerville.
    Édition 5 (2010) — Kiff No Beat.
    Édition 6 (2011) — Mouss.
    Édition 7 (2013) — Jery Max, finale le 15 novembre à l’INSAAC.

    Les éditions intermédiaires sont inconnues. Les vainqueurs de certaines éditions n’ont pas laissé de trace dans les sources accessibles. Le fondateur ou président de la JACH n’est identifié par aucune source fiable.

    Ce palmarès fragmentaire révèle un problème documentaire structurel : on peut retracer Kiff No Beat parce que Kiff No Beat est devenu célèbre, et que la presse internationale les a interviewés. Le reste de la liste n’a eu personne pour garder la mémoire.

    Ce que la 7e édition corrige

    Voici un fait que la plupart des biographies de Kiff No Beat — et même certaines pages Wikipédia — ignorent : Faya Flow n’a pas disparu après 2010.

    En novembre 2013, le Démocrate, relayé par Abidjan.net, couvre la finale de la 7ème édition du concours, tenue à l’INSAAC. Vainqueur : Jery Max, devant BT Crew, Sebity l’Étoile, Nick, As 2 Pik, Steezy, SBS et 2Jo.

    Didi B lui-même déclarait, dans son interview à l’Abcdr du Son, que le concours ça n’existe plus aujourd’hui — mais il parlait de 2015-2017, non de 2010. Entre 2010 et l’arrêt réel, il y a eu au moins deux éditions supplémentaires documentées.

    Cette correction n’est pas un détail. Elle dit que Faya Flow a duré plus longtemps que le récit dominant ne le laisse croire — et que même les artistes qui en sont sortis n’en connaissent pas l’histoire complète.

    Ce que l’absence d’archive révèle

    Faya Flow n’a pas eu son équivalent du Flow Up sénégalais — le tremplin de l’association Africulturban, fondé en 2006, dont la 10e édition s’est tenue en 2023 avec un règlement public, une dotation documentée et une continuité éditoriale assumée. Pas de fondateur nommé publiquement. Pas de palmarès officiel. Pas de captation institutionnelle des finales — quelques vidéos YouTube uploadées par des fans, dont Kiff No Beat — Final Faya Flow, mais rien de structuré.

    Ce n’est pas une critique de la JACH, dont le travail de terrain a été réel et l’impact mesurable. C’est un constat sur l’écosystème : une institution culturelle qui a contribué à lancer plusieurs générations de rappeurs ivoiriens n’a laissé presque aucune trace organisée. La mémoire de Faya Flow existe dans les interviews des artistes qui en sont sortis — et disparaîtra avec eux si personne ne la recueille maintenant.

    IVOIRAP appelle à des témoignages directs : organisateurs de la JACH, lauréats des éditions non documentées, artistes présents aux finales entre 2005 et 2013. Si vous étiez là, contactez-nous à info@ivoirap.com.


    Sources : Abcdr du Son (interview Kiff No Beat, 2017), Wikipedia FR (Faya Flow, Kiff No Beat), Abidjan.net / Le Démocrate (7e édition, novembre 2013), AuxSons (rap ivoire, contexte), Music In Africa.

    Note éditoriale : le nombre total d’éditions, la date exacte de clôture du concours et l’identité du fondateur de la JACH n’ont pas pu être établis de façon définitive. Les points présentés comme incertains dans cet article le sont explicitement. Toute information complémentaire est bienvenue à info@ivoirap.com.

    The Master
    The Masterhttp://www.ivoirap.com
    Ancien rappeur et éditeur en chef à Ivoirap.com

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