Après une décennie à porter seul le rap ivoire, Didi B opère un geste rare dans la scène : il met son statut, sa plume et son studio au service d’une génération entière. BABI TAPE Vol.1 est la preuve sonore de ce pari — quinze titres, dix voix, une écurie qui affiche une cohésion et une ambition peu communes pour un projet collectif ivoirien.
Un patron qui construit une maison
BABI TAPE Vol.1 n’est pas l’album d’un rappeur : c’est mieux que ça — c’est l’acte fondateur d’une écurie qui s’assume comme telle. Didi B, figure consacrée depuis Kiff No Beat, choisit ici la posture la plus exigeante qui soit pour un artiste installé : céder le devant de la scène plutôt que de le monopoliser. Le format « tape » n’est pas un choix par défaut, c’est une déclaration : celle d’un collectif qui préfère la démonstration de profondeur à l’exercice d’auteur solitaire. Peu d’écuries ivoiriennes tentent ce geste avec autant de moyens et de cohérence de casting.
Production : la richesse plutôt que la dispersion
Huit beatmakers, quinze ambiances différentes — loin d’être un défaut de pilotage, c’est la marque d’un label qui a les moyens de faire dialoguer plusieurs univers sonores sans perdre son identité. DaFé s’impose comme la colonne vertébrale sonore du projet avec trois productions solides (« Sang », « Nouchi Love », « C’est Doux Remix »), pendant que Mr Behi apporte une texture plus sombre sur « Mogo A Part (II) » et « Piyantand ». Cette pluralité assumée fait de BABI TAPE Vol.1 un projet qui respire, qui change de visage sans jamais perdre le fil de son identité abidjanaise.
Texte et langue : la patte Diby Production
Le crédit d’écriture concentré très largement autour de Didi B révèle une vision d’ensemble rare : plutôt que de laisser chaque interprète improviser son propre univers, le label impose une ligne d’écriture cohérente, un nouchi maîtrisé et jamais démonstratif. Sur « Nouchi Love », le texte assume pleinement le registre de la rue abidjanaise — l’encaissement silencieux, la débrouille, la fierté nouchi — avec une justesse qui témoigne d’une vraie connaissance du terrain, pas d’un name-dropping de façade. Cette homogénéité d’écriture, loin d’être un défaut, donne au projet une signature reconnaissable que peu de compilations de label parviennent à atteindre : on sent une main qui structure, qui choisit les mots, qui sait où elle emmène chaque morceau.
Architecture : une vitrine qui frappe juste
« Sang », avec le Nigérian Zinoleesky, est le geste le plus audacieux du projet : une ouverture affirmée vers le marché ouest-africain, qui place le rap ivoire en dialogue direct avec l’afro-pop nigériane sans perdre sa couleur locale. « Mogo A Part (II) », avec Pit Baccardi, referme la boucle dans l’autre sens : la mémoire du rap francophone qui vient adouber la nouvelle garde. Entre ces deux pôles, le projet déroule un éventail de registres — flexe, amour, guerre des egos, transmission — qui donne au casting Diby Production (Sindika, TRK, Ameka Zrai, Black K, Doupi Papillon, Boykito, Widgunz) l’occasion de se faire entendre chacun sur son terrain de prédilection. Le résultat a la cohérence d’un projet pensé, pas l’allure d’un simple empilement promotionnel.
Portée culturelle : un modèle à suivre
C’est là que BABI TAPE Vol.1 marque vraiment un point pour la scène : les écuries structurées, capables de produire un projet collectif de cette ampleur sans sombrer dans le désordre, restent rares dans le rap ivoire. En associant Pit Baccardi et Zinoleesky à son propre roster, Diby Production affiche une ambition qui dépasse la simple auto-promotion — c’est un projet qui parle à la fois de filiation et d’ouverture régionale. L’accueil du public (tête du classement Apple Music Côte d’Ivoire, entrée dans le Top 200 France) confirme que ce pari collectif a trouvé son public sans rien sacrifier de son ancrage local.
Score IVOIRAP
Inscription culturelle – 23/25
Nouchi maîtrisé et authentique du premier au dernier titre, filiation explicite avec Pit Baccardi, ancrage abidjanais revendiqué jusque dans le titre.
Cohérence artistique – 16/20
Une identité de label forte qui tient malgré la pluralité des beatmakers — la diversité sert le projet plutôt que de le fragmenter.
Effort d’expression – 16/20
Écriture solide et homogène, ancrée dans un nouchi vécu et non démonstratif ; la ligne d’auteur unifiée donne au projet une vraie signature.
Contribution culturelle – 17/20
Passage de témoin générationnel réussi, ouverture régionale via Zinoleesky, modèle d’écurie structurée rare dans le paysage ivoirien.
Production – 12/15
DaFé et Mr Behi tirent le projet vers le haut, direction sonore riche sans jamais se disperser.
BABI TAPE — BABI TAPE Vol.1
15 titres — Durée totale : 00:42:51 — Prod : DaFé, Mr Behi, Babi Tape/Didi B, Champy, Panther Stuff, TAMSIR, Daudet, Kardirov, Shado Chris, 1X Kamikaze — Label/Distrib : Diby Production (indépendant)
Featurings : Didi B, TRK, Sindika, Ameka Zrai, Black K, Doupi Papillon, Boykito, Widgunz, Pit Baccardi, Zinoleesky, Wantché, PSK, Tazeboy, Nova Binks, Lamine løssa, Paulo Chakal, Thb, HoodBaby



