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    Avant le home studio, il y avait JBZ. Et avant JBZ, il n’y avait rien

    En 1985, quand Abidjan City Breakers rentre de Londres avec les bandes du premier EP de rap ivoirien, il y a un seul endroit à Abidjan où on peut mixer sérieusement : le studio JBZ. C’est là que A.C.B. Rap reçoit ses voix et son mixage final, avant d’être pressé en France par l’usine MPO. Sans JBZ, ce disque n’aurait peut-être jamais existé sous cette forme — ou aurait attendu des années de plus.

    Jacques Bizollon et la naissance du premier studio indépendant

    JBZ, c’est Jacques Bizollon — ingénieur du son et entrepreneur culturel qui ouvre son studio à Abidjan en 1981, quatre ans avant que le rap ivoirien n’y fasse ses premiers pas. Le studio s’installe dans le quartier du Plateau, au cœur administratif et commercial de la ville, à distance raisonnable des quartiers populaires qui alimenteront plus tard la scène musicale urbaine.

    À l’époque, le paysage des studios professionnels à Abidjan est maigre. La RTI dispose de ses propres infrastructures techniques, réservées à la production audiovisuelle d’État. Quelques studios existent pour le marché du zouglou naissant et de la musique commerciale — Nefertiti, Séquence — mais aucun n’est spécifiquement orienté vers la musique urbaine. JBZ est le studio généraliste de référence pour quiconque veut enregistrer quelque chose de professionnel à Abidjan en dehors du circuit RTI.

    Ce positionnement lui donne un rôle qu’il n’a probablement pas cherché : celui de premier espace de production du rap ivoirien par défaut. Pas par vocation militante, mais par simple disponibilité dans un désert d’alternatives.

    Ce que le disque d’Abidjan City Breakers dit des conditions de l’époque

    La pochette du maxi Disco Stock DS 8033 est explicite : Recorded in London. Remixed and Vocals on A.C.B. Rap at JBZ Studio (Abidjan). Made in France. Ce circuit en trois pays pour un seul disque n’est pas un caprice de producteur. C’est la cartographie exacte de ce qui était possible et de ce qui ne l’était pas.

    Enregistrer les instrumentales à Londres, c’est aller chercher une qualité de production et un équipement que l’Abidjan de 1985 ne peut pas encore offrir. Mixer et enregistrer les voix à JBZ, c’est faire confiance à ce qu’Abidjan a de mieux — tout en reconnaissant implicitement que le meilleur d’Abidjan, en 1985, ne peut pas encore tout faire seul. Presser en France, c’est l’unique option : il n’existe pas de presse vinyle en Afrique de l’Ouest à cette époque.

    Ce disque est donc, sans le savoir, le portrait matériel exact des limites et des ressources du rap ivoirien naissant. Chaque étape de sa fabrication dit quelque chose sur ce qui existait, et sur ce qui manquait encore.

    Les années 1990 : un écosystème qui se cherche

    Quand Almighty sort Le Dieu du Swing en 1996 — sous l’égide du label Coast To Coast Production de Jean-Marc Guirandou, premier label exclusivement consacré au hip-hop ivoirien — les conditions ont légèrement évolué, mais pas fondamentalement changé.

    L’écosystème abidjanais des années 1990 compte quelques studios supplémentaires. Le studio de François Konian, surnommé Le Bronx — référence directe au berceau américain du hip-hop — devient un lieu de passage pour les rappeurs de la génération Almighty/Stezo. Le nom dit l’intention : créer un espace qui ressemble, dans sa philosophie, à ce que le Bronx a été pour le rap américain. Un endroit où les rappeurs peuvent travailler sans avoir à justifier leur présence face à un ingénieur habitué aux orchestres de variété.

    Mais les conditions financières restent précaires. Stezo, dans ses entretiens rétrospectifs, évoque des sessions parisiennes — une pratique fréquente parmi les artistes ivoiriens de cette génération qui ont des connexions avec la diaspora en France, où l’accès à des studios de rap est plus développé et moins coûteux relativement. Le paradoxe : le rap ivoirien se construit en partie hors de Côte d’Ivoire, dans des studios parisiens ou londoniens, avant d’être distribué et consommé localement.

    Ce que personne n’a encore documenté précisément — et c’est une lacune que IVOIRAP assume ici — c’est l’adresse exacte du studio où Almighty a enregistré Le Dieu du Swing, les tarifs pratiqués à l’époque pour une session d’enregistrement à Abidjan, et le circuit exact de production des albums de la génération Almighty/Stezo. Ces informations existent probablement dans des mémoires qui vieillissent. Elles n’ont pas encore été recueillies.

    La bascule numérique et la fin du monopole studio

    Le tournant arrive avec la démocratisation des outils numériques — ProTools d’abord, puis Logic, puis FL Studio, accessible sur des ordinateurs de plus en plus abordables à partir du milieu des années 2000.

    Des producteurs comme Tupaï, Patché et Charlie Kamikaze sont parmi les pionniers du home studio abidjanais dans le rap — des espaces informels, souvent dans des chambres ou des garages aménagés, qui permettent pour la première fois de produire, enregistrer et mixer sans dépendre d’un studio professionnel et de ses tarifs horaires.

    Cette démocratisation a une conséquence directe et massive sur la scène : elle retire le studio comme facteur limitant. Dans les années 1985-2000, faire un disque de rap à Abidjan demandait soit des connexions internationales (Londres, Paris), soit un accès à JBZ ou au Bronx — des ressources inégalement distribuées, qui favorisaient les artistes issus de milieux ayant déjà des réseaux. À partir des années 2000-2010, n’importe quel rappeur de Yopougon avec un ordinateur et un micro correct peut enregistrer. La barrière d’entrée technique disparaît.

    Ce que cette démocratisation ne résout pas — et que l’article sur le mastering à domicile publié par IVOIRAP a documenté — c’est la question de la qualité sonore finale. Avoir accès à l’enregistrement ne garantit pas l’accès à un mixage et à un mastering de niveau professionnel. La chaîne s’est démocratisée à l’entrée. Elle reste sélective à la sortie.

    Ce que JBZ a vraiment fait

    JBZ a fermé ses portes en 2018, après trente-sept ans d’activité. Jacques Bizollon n’a pas cherché la postérité dans l’histoire du rap ivoirien — c’est un ingénieur du son qui a fait son travail, dans son studio, pour les artistes qui venaient le voir.

    Mais en mixant les voix d’ACB Rap en 1985, il a rendu possible quelque chose que personne n’aurait pu anticiper : le premier acte technique de l’histoire du rap ivoirien. Pas la composition, pas l’écriture, pas la performance — l’acte de fixer ce rap sur un support, de le rendre reproductible, de lui donner une existence matérielle au-delà d’une cassette de démo ou d’une performance live.

    C’est ce geste-là qui mérite d’être nommé. Pas par nostalgie, mais parce que comprendre les conditions matérielles dans lesquelles une culture naît dit quelque chose d’essentiel sur ce qu’elle a dû surmonter pour exister.

    IVOIRAP cherche des témoignages de première main sur les studios abidjanais des années 1980-2000 — artistes, ingénieurs du son, managers, propriétaires de studios. Si vous avez des informations, des photos, ou des souvenirs de cette époque, contactez-nous à info@ivoirap.com.


    Sources : discographie Abidjan City Breakers (Disco Stock DS 8033, Discogs), Music In Africa, Wikipedia FR (Hip-hop en Côte d’Ivoire), Candy Côte d’Ivoire, entretiens publics de Stezo et Yves Zogbo Junior, archives presse ivoirienne 1990-2000.

    Note éditoriale : le lieu exact d’enregistrement des albums majeurs de la génération Almighty/Stezo (1996-2004) n’a pas pu être confirmé en source ouverte. Les mentions du studio « Le Bronx » de François Konian et des sessions parisiennes reposent sur des sources de presse secondaires non vérifiables à ce jour. Toute information complémentaire est bienvenue.

    The Master
    The Masterhttp://www.ivoirap.com
    Ancien rappeur et éditeur en chef à Ivoirap.com

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