D’Abidjan à Paris, en passant par sept années qu’elle qualifie elle-même d’« abysses », Maureen Coulibaly a construit Moyi The Sun comme on construit un refuge — et une déclaration de guerre. Avec l’univers Sunny Nation, cette artiste ivoirienne de la diaspora revendique une place que le rap, ici comme là-bas, ne lui a jamais vraiment proposée. Rencontre avec une voix qu’on lui a souvent reproché d’élever trop fort — et qui a décidé d’en faire une arme.
On lui a dit qu’elle était « bruyante ». Le mot revient dans son discours comme une cicatrice qu’elle a fini par transformer en tatouage. Dans le rap ivoirien comme dans le rap français, l’adjectif n’est jamais neutre quand il s’adresse à une femme noire qui occupe l’espace sans s’excuser.
Maureen Coulibaly, originaire d’Abidjan et installée à Paris, a d’abord été Moyi The Kid — un nom de transition, dit-elle, choisi pour son « côté Billy the Kid », jeune et hors-la-loi dans l’esprit. Elle est aujourd’hui Moyi The Sun, « Ivorian Soul & Hip Hop Princess », et porte un univers baptisé Sunny Nation : un lexique mystique (Transfiguration, Prophet Solaris, Sol Invictus, Warrior of Light), une discographie qui s’enchaîne par actes — SOLARIS (2025), SUNNY NATION: WAR SEASON, et bientôt SUNNY NATION XXL —, et une ligne claire : celle d’une « nation miniature » pensée pour les femmes noires, les personnes queer, les profils alternatifs.
Finaliste de Rappeuses en Liberté 2025, dispositif de la Ville de Paris qui l’a menée jusqu’à la scène du MaMA Music & Convention, Moyi The Sun revendique aussi un ancrage abidjanais qui ne se limite pas à la naissance : un réseau actif avec des artistes et producteurs de la capitale ivoirienne — Emy Jo, Jeune Bendjoul, Kylzondatrack, le collectif Alte Club —, et une langue qui mêle nouchi, français et anglais « naturellement », sans calcul.
Pour IVOIRAP, elle revient sur cette trajectoire — celle d’une artiste qui a choisi de ne plus se taire, et qui en a fait une méthode.
I. Babi, le chargeur
IVOIRAP : Tu es originaire de Côte d’Ivoire et basée aujourd’hui à Paris. Comment tu décrirais ta relation à Abidjan — une ville que tu as quittée mais qui reste présente dans ton travail ?
Abidjan, c’est la ville qui m’a vue naître, qui m’a portée et construite jusqu’à mes 16 ans. C’est la terre de mes ancêtres, mes racines profondes. Aujourd’hui, je suis physiquement à Paris, mais spirituellement et mentalement, je n’ai jamais quitté Babi. C’est une connexion viscérale : à chaque fois que j’y retourne, c’est comme brancher un chargeur sur une prise secteur. Je fais le plein d’énergie, d’inspi, et de vérité. C’est ce courant électrique que je ramène dans ma musique à Paris.
IVOIRAP : Est-ce que tu envisages un retour en Côte d’Ivoire — pour un concert, un projet, t’y installer ? Ou Paris reste le centre de gravité de ta carrière ?
C’est une étape incontournable. Pour l’anecdote, c’est à Abidjan que j’ai fait mon tout premier showcase, avant même de monter sur une scène en France. L’histoire a commencé là-bas. Revenir en Côte d’Ivoire pour un grand concert, une fois que j’aurai atteint un stade encore plus accompli dans ma carrière, ce serait une manière de boucler la boucle de la plus belle des façons. Paris est la ville où la vie m’a déposée pour me construire, travailler et structurer mon projet, mais Abidjan reste le cœur.
II. De The Kid à The Sun, sept ans dans les abysses
IVOIRAP : Tu as commencé sous le nom Moyi The Kid avant de devenir Moyi The Sun. C’est quoi ce glissement — une évolution, une rupture, une renaissance ?
C’est une véritable évolution, une transition logique. Au début, j’ai choisi « Moyi The Kid » sans y mettre une profondeur immense. Je manquais un peu d’inspiration, mais je trouvais le côté « Billy the Kid » très badass. Je me reconnaissais dans cette imagerie : jeune, vive, un peu hors-la-loi dans l’esprit. C’était un nom de transition. En devenant « Moyi The Sun », je ne renie pas le « Kid », mais je m’affirme. Le soleil, c’est la lumière, la maturité, l’énergie qui rayonne et qui éclaire qui je suis vraiment aujourd’hui. Je me suis enfin trouvée.
IVOIRAP : Tu dis créer « une expérience pour les âmes éveillées ». C’est quoi une âme éveillée pour toi ? À qui est-ce que tu parles vraiment quand tu fais de la musique ?
Pour moi, une âme éveillée, c’est quelqu’un qui pratique activement la conscience de soi, des autres et du monde qui l’entoure, sur tous les plans : mental, spirituel et social.
Quand je crée, je parle en priorité à mes semblables, à ma communauté. Mais de façon plus large, je m’adresse à quiconque se sent actuellement « perdu dans les abysses ». C’est un sujet qui me tient profondément à cœur car j’ai moi-même été enfermée dans cette prison mentale et spirituelle pendant sept ans. Je sais ce que c’est que de ne plus voir la lumière. Si je partage mon parcours de manière aussi brute à travers ma musique, c’est pour être ce phare dans la nuit et redonner espoir à ceux qui pensent qu’on ne peut pas s’en sortir. On peut guérir, on peut s’élever, et la Sunny Nation est là pour le prouver.
III. Sunny Nation : safe space et force de frappe
IVOIRAP : Dans le rap ivoirien, les femmes ont longtemps été peu visibles — ou visibles seulement d’une certaine façon. Toi, tu arrives avec un discours sur les identités Noires, Féminines et Queer. Tu te sens en rupture avec quelque chose, ou en continuation de quelque chose ?
Je me sens en rupture totale avec tous ceux qui portent des discours qui vont à l’encontre de la dignité humaine — peu importe le genre, l’origine ou l’orientation sexuelle. En revanche, je m’inscris en totale continuité avec des valeurs fondamentales : la bienveillance, la sororité, la vérité et l’amour.
Au-delà de ma propre musique, mon but est de créer un impact réel et durable. Je veux que mon parcours serve de déclic pour les femmes et les jeunes filles de ma génération ou des suivantes, qu’elles soient dans l’art ou ailleurs. On évolue dans un système qui, à la base, est pensé pour nous exclure ou nous invisibiliser. Mon message pour elles, c’est : n’ayez pas peur de briser les codes, imposez-vous et occupez l’espace. La légitimité ne se demande pas, elle se prend.
IVOIRAP : « Sunny Nation » revient dans tous tes projets — SOLARIS, WAR SEASON, le concert. C’est quoi, concrètement ? Une communauté, une esthétique, un état d’esprit, une nation à construire ?
La Sunny Nation, c’est tout cela à la fois. C’est la représentation énergétique de cette rage de vaincre et de cette discipline à toute épreuve que je veux véhiculer. Concrètement, c’est un récit de résilience, un point de ralliement pour les personnes qui me ressemblent : les femmes noires, les personnes queer, les profils alternatifs. C’est un safe space, mais aussi une force de frappe où l’on apprend à cultiver notre lumière personnelle pour mieux la partager et se tirer mutuellement vers le haut. Plus qu’une esthétique, c’est un projet de société miniature basé sur l’empowerment collectif.
IVOIRAP : L’univers Sunny Nation mêle « discipline militaire » et « euphorie de la liberté » — une tension forte. C’est une métaphore de ce que tu vis, ou une proposition politique plus large ?
C’est intimement lié. Ma musique est le reflet direct de ma réalité : cet album est arrivé durant une immense période de transition personnelle où j’ai dû m’imposer une rigueur quasi-militaire pour survivre et me libérer. Mais c’est aussi, de manière indiscutable, une prise de position politique, féministe, afro-descendante et queer. L’ère Sunny Nation: War Season se situe exactement à l’intersection de ces réalités. C’est ma façon de dire : « Assez ». Assez de nous cacher, assez de nous excuser ou de nous laisser diminuer. Si le système nous exclut, nous existerons en dehors de lui, à haute voix, avec fierté, et avec notre propre discipline. Que ça plaise ou non.
IV. « Bruyante » : retourner l’insulte
IVOIRAP : Sur WAR SEASON, tes titres sont saturés d’exclamations — UN GUN POUR LE SUN!, GET BEHIND ME!, ROUND4ROUND!, UN MIC SUR MOI! C’est beaucoup d’intensité. Tu maintiens cette énergie comment, hors studio ?
Cette ponctuation et cette intensité traduisent une démarche quasi politique : c’est une musique revendicatrice. On est là pour occuper l’espace, de manière brute, sans demander de permission. C’est un signal d’alarme, un wake-up call. Dans la vie de tous les jours, ceux qui me connaissent savent que je suis quelqu’un de naturellement très dynamique, solaire et entière. On m’a parfois reproché d’être « bruyante », un terme souvent teinté de préjugés quand il s’applique aux femmes noires affirmées. J’ai décidé de retourner ce mot pour en faire une force. Non, je ne serai pas silencieuse. J’aime rire fort, m’exprimer, chanter, vivre intensément. Cette puissance que l’on entend sur les morceaux, c’est simplement le reflet amplifié de ma propre personnalité.
IVOIRAP : Tu te définis comme « Ivorian Soul & Hip Hop Princess ». Qu’est-ce que ça veut dire d’être ivoirienne dans le rap en France en 2025 ? Avantage, handicap, singularité, responsabilité ?
C’est une position à double tranchant, à la fois une immense opportunité et un défi de taille. D’un côté, c’est une force et une singularité majeures : j’apporte une voix et une esthétique qui résonnent auprès d’un public qui ne se voyait pas forcément représenté dans le paysage rap européen actuel. C’est une fierté d’incarner cette passerelle. D’un autre côté, le marché français a parfois du mal à sortir de ses zones de confort. L’industrie a tendance à vouloir labelliser les artistes, à nous faire entrer dans des cases préétablies. Quand on arrive avec une proposition hybride, afro-centrée mais résolument moderne et affranchie, il faut parfois forcer les portes pour s’imposer. Mais c’est précisément ce combat qui rend la trajectoire intéressante.
V. Abidjan dans le texte
IVOIRAP : Est-ce que tu utilises le nouchi dans tes textes, ou des références culturelles spécifiquement ivoiriennes ? Ou la Côte d’Ivoire est plus une appartenance qu’une matière première lyricale ?
Si vous écoutez attentivement ma musique, la question ne se pose même pas ! (rires) Le nouchi, l’anglais et le français cohabitent naturellement dans mes textes, car ce sont les trois piliers culturels qui ont façonné mon identité et mon écriture. La Côte d’Ivoire n’est pas juste une source d’inspiration lointaine ou un simple argument marketing : elle est ancrée en moi. Elle transparaît dans ma manière de poser, dans mon attitude et dans mon énergie. C’est exactement comme le dit l’adage populaire : « On peut enlever un Ivoirien de la Côte d’Ivoire, mais on ne peut pas enlever la Côte d’Ivoire d’un Ivoirien. » Mon art voyage, mais mes racines restent le point de départ de tout.
IVOIRAP : Ton réseau musical visible est parisien — Yannoski, FullMetalKoffi, J Dî Akan, Eris Discorde. Tu as des connexions actives avec des artistes ou des structures basés à Abidjan ?
Dire que je me suis imposée là-bas, c’est une réalité par rapport à mon identité et à mes débuts. Après, sur la gestion de ma carrière, j’ai fait des choix stratégiques et surtout humains. J’ai eu des connexions à Abidjan, mais j’ai délibérément choisi de resserrer mon cercle. Pour moi, la musique ne peut pas se faire sans une transparence totale, du respect et de la bienveillance. Dès que ces valeurs manquent, je préfère avancer de mon côté, sans m’attacher de force à une étiquette ou à une scène précise. Je fais de la musique pour ceux qui résonnent avec ma vibration, peu importe où ils se trouvent.
Cela dit, mon ancrage à Abidjan reste très fort à travers des artistes et des producteurs incroyables avec qui la connexion est saine et hyper carrée, tant humainement qu’artistiquement. Je pense à des profils comme Emy Jo, Jeune Bendjoul, Kylzondatrack, ou encore le collectif UDG Context devenu Alte Club, pour ne citer qu’eux. Ce sont eux qui représentent l’Abidjan que j’aime : pro, talentueuse et humaine.
IVOIRAP : Tu suis le rap ivoirien depuis Paris — les sorties, les débats, les mouvements de la scène à Abidjan ?
Je garde un œil très attentif sur ce qui se passe à Abidjan, car la scène y est incroyablement vibrante et créative. Je suis la « bravitude » musicale, les nouvelles sorties et l’évolution de la « méta » locale pour rester connectée. En revanche, je choisis volontairement de garder une certaine distance avec l’écosystème des réseaux sociaux et la course au buzz qui entourent parfois le « game » ivoirien aujourd’hui. L’omniprésence du sensationnel et des clashs peut vite devenir toxique, et je préfère concentrer mon énergie sur la dimension purement artistique et musicale de cette scène.
VI. CRASHOUT, et la suite
IVOIRAP : CRASHOUT, avec FullMetalKoffi, mêle metal et trap. Une cassure de ton univers habituel, ou une extension logique ?
Ce n’est absolument pas une cassure, c’est une extension logique et une expérimentation que je voulais mener depuis longtemps. Ma musique colle à mes réalités et à mes goûts profonds. J’ai toujours été une grande auditrice de rock et de metal, et j’avais cette volonté de fusionner ces textures rugueuses avec des bases trap très lourdes. Le morceau est né à une période de ma vie où je traversais de fortes tensions intérieures ; j’avais besoin d’un exutoire, d’une production texturée et de voix saturées pour extérioriser tout cela. CRASHOUT! est le résultat de cette urgence créative.
IVOIRAP : C’est quoi la suite, après SUNNY NATION XXL ?
L’objectif immédiat est de consolider et de fidéliser la communauté que je bâtis brique par brique. Ensuite, la suite logique est l’exportation : aller explorer d’autres horizons culturels et collaborer à l’international. Sur le plan entrepreneurial, cette année marque un grand tournant puisque j’ai fondé ma propre structure de production. Cela me permet de piloter mes projets en totale indépendance et d’avoir la main sur ma vision. À terme, mon but est d’utiliser cette plateforme pour produire, accompagner et mettre en lumière d’autres artistes féminines noires qui partagent cette même dalle et cette même exigence artistique.
Conclusion
IVOIRAP : IVOIRAP défend l’inscription culturelle dans le Hip-Hop avant le succès commercial. Si tu devais dire à quelqu’un qui ne te connaît pas pourquoi ton travail mérite d’être pris au sérieux culturellement — pas musicalement, culturellement — tu lui dirais quoi ?
Je lui dirais que ma musique est un espace de dialogue et de mémoire vivante. Culturellement, mon travail ne cherche pas à lisser les identités pour plaire au plus grand nombre, mais au contraire à célébrer la richesse de l’hybridation. En faisant cohabiter le nouchi, le français, l’anglais, les influences hip-hop occidentales et l’énergie d’Abidjan, je propose une cartographie de la diaspora en 2025.
Prendre mon travail au sérieux, c’est comprendre qu’une femme noire, ivoirienne, évoluant en Europe, peut être à la fois l’héritière d’une culture traditionnelle forte, une adepte de trap et de metal, et une entrepreneuse indépendante. Mon projet refuse le compromis de l’invisibilisation ou du stéréotype. C’est une démarche culturelle parce qu’elle documente une époque, archive nos expressions, et redéfinit la place ainsi que la légitimité d’une artiste afro-descendante dans le paysage musical mondial. Je ne fais pas juste des morceaux : je construis un pont entre plusieurs mondes.
Propos recueillis par IVOIRAP.
1. SOLARIS, EP, 8 titres, sorti le 2 février 2025.
2. SUNNY NATION: WAR SEASON, projet incluant les titres UN GUN POUR LE SUN!, GET BEHIND ME!, ROUND4ROUND!, UN MIC SUR MOI! (feat. FullMetalKoffi).
3. CRASHOUT! / CRA$H OUT, single feat. FullMetalKoffi.
4. Rappeuses en Liberté, 5e édition (2025), dispositif porté par l’association SHE RAPS avec le soutien de la Ville de Paris ; finale au MaMA Music & Convention (FGO-Barbara), parrainée par Médine.



