Quand la ville efface ce qui l’a faite chanter.
Les démolitions forcées de 2024 ont rasé des quartiers entiers à Abidjan — Gesco, Boribana, Banco 1, l’Abattoir. Des dizaines de milliers de familles à la rue. Dans la commune qui a enfanté le rap ivoirien, une seule réponse musicale documentée : un reggae. Le reste, c’est le silence.
En janvier 2024, les bulldozers arrivent à Gesco — secteur de Yopougon, commune matricielle de toutes les musiques urbaines ivoiriennes. En quelques semaines, les machines s’étendent à Boribana, Banco 1, l’Abattoir. Le District autonome d’Abidjan vise officiellement 176 sites. Le bilan humain, documenté par Amnesty International et le Conseil national des droits de l’homme : des dizaines de milliers de personnes expulsées, souvent de nuit, sans notification préalable, sans indemnisation effective. Sur cette réalité, le rap ivoirien — en pleine année record côté streams et concerts — n’a quasi rien dit. Nous cherchions qui avait parlé. Nous avons trouvé un morceau.
Yopougon d’abord, et c’est tout sauf un détail
Gesco n’est pas un quartier quelconque. C’est un secteur de Yopougon — la commune la plus peuplée d’Abidjan, plus d’un million et demi d’habitants, « Yop City » dans la bouche de ceux qui y vivent. Et Yopougon, pour les musiques urbaines ivoiriennes, c’est l’origine.
Le zouglou y est né en 1990, dans la cité universitaire, lors d’une panne d’électricité en pleine période d’examens. Les Parents du Campus — Didier Bilé — lancent un mouvement qui deviendra la bande-son contestataire de toute une génération. Garba 50, précurseurs du rap en nouchi, sont de Yopougon. H Magnum vient de Yopougon. Billy Billy a fait de Wassakara, sous-quartier de Yopougon, son territoire d’écriture et d’inspiration. La liste est longue. Le point est simple : Yopougon est à la musique populaire ivoirienne ce que Compton est au rap californien ou la Bronx au hip-hop américain. Ce n’est pas une métaphore — c’est une histoire documentée.
En février 2024, des pelleteuses ont démoli des bâtiments dans ce même territoire. Certaines démolitions se sont déroulées de nuit. Des résidents titulaires d’un Arrêté de Concession Définitif — document légal conférant la propriété du terrain — ont vu leurs murs tomber sans que ce titre soit reconnu. À Gesco, les autorités locales elles-mêmes ont comptabilisé 1 199 familles et 203 propriétaires délogés. À l’Abattoir, 600 familles. À Boribana, l’ONG locale Colombe Ivoire estime le nombre à 28 000 personnes. La Coalition des victimes et des menacés de déguerpissements (Covimed-CI) avance au moins 20 000 ménages au total. Amnesty International, dans son rapport d’août 2024, parle de « dizaines de milliers de personnes » et note qu’aucun recensement systématique n’a été conduit — le chiffre réel reste inconnu.
Ce que les institutions ont dit — et que la musique n’a pas dit
La réponse à ces démolitions est venue de là où on ne l’attendait pas forcément. Le Conseil national des droits de l’homme ivoirien (CNDH) a publié une déclaration dès le 23 février 2024, dénonçant des « opérations menées au mépris des droits fondamentaux » et « sans concertation ». Amnesty International a mené une enquête de terrain en juin 2024 dans les quatre quartiers. L’Église catholique, par la voix de Mgr Bruno Yedoh, a organisé des dons de vivres. Des figures politiques d’opposition — Laurent Gbagbo, Tidjane Thiam, Affi N’Guessan — se sont rendues sur les sites ou ont pris position. Le Vatican News a couvert l’affaire.
Le rap ivoirien, lui, gardait le silence. Himra finissait une année exceptionnelle : l’album Jeune & Riche certifié double platine puis disque de diamant. Didi B enchaînait les sold-out. Leur rivalité, lancée à l’automne 2024 avec le diss track « Nabo Clément », allait occuper pendant des semaines les médias, les réseaux, les fanbases. Le 26 décembre 2024, les deux artistes se retrouvaient sur la même affiche au Parc des Expositions devant 40 000 personnes. Aucun des deux n’avait, à notre connaissance, évoqué publiquement les destructions de quartiers survenus dans l’année.
Suspect 95, lui, a sorti en mai 2024 le titre « Le Parti », qui interpelle le gouvernement sur la situation socio-économique du pays. C’est une démarche cohérente avec son positionnement — son album Société Suspecte avait déjà établi un rapport critique au politique. Mais rien ne confirme, à l’écoute ou à la lecture des sources disponibles, que « Le Parti » nomme spécifiquement les déguerpissements de 2024. L’engagement est réel. La référence directe reste à vérifier.
Ce qu’on cherchait, c’était un morceau qui nomme. Gesco. Boribana. Les familles à la rue. Les maisons cassées de nuit. Nous en avons trouvé un. Et il ne vient pas du rap.
Un morceau, deux artistes, un titre : « État d’urgence »
En 2024, le rappeur Vamos et le chanteur ivoirien Kajeem sortent « État d’urgence ». Le morceau est disponible sur Apple Music, dans un format reggae/dancehall conscient, fidèle à l’univers de Kajeem — artiste connu pour son engagement sur les réalités sociales ivoiriennes. Le titre traite frontalement des défis socio-économiques et de la résilience des populations précarisées. Dans un paysage musical où les démolitions de Gesco et Boribana ont généré zéro réponse rap mainstream, ce titre constitue la seule trace musicale documentée d’une réaction artistique aux expulsions de 2024.
Kajeem n’est pas un inconnu. Son style — reggae, dancehall, textes ancrés dans le quotidien des quartiers populaires — le situe dans une tradition de musique sociale ivoirienne qui remonte au zouglou des origines. Cette filiation est précisément ce qui rend le morceau significatif : il vient d’une culture artistique qui a toujours assumé de dire ce que la rue vit. La question que pose « État d’urgence », par son existence même, c’est pourquoi cette fonction est remplie par le reggae en 2024 et pas par le rap.
Il y aurait pu avoir d’autres titres. Les plateformes numériques sont vastes. TikTok et Facebook, en particulier, restent difficiles à indexer exhaustivement. Il est possible qu’un freestyle circule dans un groupe WhatsApp, qu’un beatmaker underground ait posté quelque chose sur SoundCloud sans que nous l’ayons trouvé. Nous formulons donc le constat avec précision : « État d’urgence » est le seul morceau identifié à ce jour qui répond musicalement aux démolitions forcées d’Abidjan de 2024. Si d’autres existent, ils n’ont pas atteint la surface.
Le précédent qui éclaire l’absence
Billy Billy — rappeur de Wassakara, Yopougon, aujourd’hui en exil — a réagi aux démolitions de Gesco. Mais sa réaction, publiée sur Facebook, ne ciblait pas les bulldozers ni le gouvernement : elle visait Laurent Gbagbo venu s’afficher sur les ruines pour des raisons politiques. Billy Billy, auteur de « La lettre au Président » en 2013 — morceau critique qui lui a valu un quasi-enlèvement avant son départ en exil —, représente à lui seul la trajectoire du rap ivoirien engagé : il a dit ce qu’il avait à dire, puis il est parti. Ceux qui sont restés ont, pour la plupart, fait d’autres choix.
Le paradoxe géographique est saisissant : Yopougon a enfanté le zouglou, genre dont la vocation initiale était explicitement d’être le « porte-voix des sans-voix ». Les Salopards, Yodé & Siro, Espoir 2000 — ces artistes se définissaient comme une arme de parole pour ceux que la ville écrasait. En 2024, quand la ville écrase à nouveau des quartiers entiers de Yopougon, ce sont des ONG, l’Église et des politiciens d’opposition qui occupent le terrain de la dénonciation. La tradition s’est muée en nostalgie.
Le contraste avec d’autres scènes africaines mérite d’être posé sans excès. À Lagos, en 2016-2017, quand 30 000 personnes ont été expulsées de force du quartier Otodo-Gbame, les habitants ont défilé en chantant des chants de protestation. Le rap « galsen » sénégalais s’est depuis longtemps constitué en acteur civique reconnu — en 2021, pendant les manifestations, des rappeurs ont pris position. Ces exemples ne sont pas des modèles à importer mécaniquement : chaque scène a ses contraintes, son histoire, ses risques. Mais ils montrent que la réponse musicale aux violences urbaines est possible, documentée, et pas nécessairement suicidaire.
Ce que ça dit du rap ivoirien en 2024
Nous ne posons pas un jugement moral. Nous constatons une tension.
Le rap ivoirien — dans sa version mainstream de 2024 — tire une part essentielle de sa légitimité de son ancrage dans les quartiers populaires. Il se réclame du nouchi, langue de la rue. Il se présente comme la voix d’une génération qui a grandi dans la précarité. Himra construit son identité de « nouchi drill » sur une esthétique de la rue dure et réelle. Suspect 95 revendique un positionnement social et politique. Didi B est sorti de Kiff No Beat, groupe qui chantait le « bara au bureau » — la réalité du travail précaire et de l’aspiration à s’en sortir.
Quand les familles de ces mêmes quartiers sont expulsées de nuit, sans préavis, sans relogement — quand des écoles sont démolies, quand des résidents titulaires de droits légaux voient leurs murs tomber — la musique qui se réclame de ces quartiers se retrouve face à une question simple : de qui parle-t-elle, exactement ?
La réponse n’est pas simple. Les artistes ne sont pas des militants. Le succès commercial crée des contraintes que nous ne connaissons pas de l’extérieur. Et le silence n’est pas nécessairement de la lâcheté — il peut être de la prudence, de l’incompréhension, ou simplement du désintérêt pour un sujet que les réseaux sociaux ne rendent pas viral. Mais le silence a une forme. Et cette forme, en 2024, ressemble à celle que la recherche académique a nommée : le déracinement par le succès. Le moment où la rue cesse d’être un horizon de responsabilité pour devenir un simple décor de légitimité.
Le rap ivoirien est en train de devenir une industrie. C’est une bonne nouvelle pour les artistes, pour la scène, pour la visibilité internationale du pays. Mais les industries ont des logiques propres — et ces logiques ne favorisent pas toujours la prise de parole sur ce qui dérange. Ce n’est pas une condamnation. C’est une observation qui mérite d’être posée.
Abidjan se refait. Elle efface ses marges. Les quartiers qui ont nourri le rap ivoirien de leur langue, de leurs histoires et de leur précarité sont rasés pour faire place nette. Dans ce moment, un reggae a dit quelque chose. Le rap, lui, était ailleurs. Nous ne disons pas que c’est une faute. Nous disons que c’est un fait — et que les faits, dans une culture qui se réclame de la vérité de la rue, méritent d’être nommés.
— La rédaction IVOIRAP
CHRONOLOGIE ET CHIFFRES
Janvier 2024 — premières démolitions à Gesco (Yopougon) et Abattoir. Les habitants signalent des opérations nocturnes sans notification préalable.
23 février 2024 — le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) dénonce des « opérations menées au mépris des droits fondamentaux » et « sans concertation ».
26 février 2024 — le District autonome d’Abidjan officialise un plan de démolition de 176 sites. Chiffres partiels des autorités : 1 199 familles + 203 propriétaires à Gesco ; 600 familles à l’Abattoir. Estimation ONG Colombe Ivoire pour Boribana : 28 000 personnes.
13 mars 2024 — le Conseil des ministres annonce une aide de 250 000 FCFA par ménage et 1 million FCFA par famille pour la construction. La Covimed-CI estime que moins de 10 % des victimes ont perçu ces sommes.
Juin 2024 — enquête de terrain d’Amnesty International dans les quatre quartiers. Rapport publié le 8 août 2024 : « dizaines de milliers de personnes » affectées. Aucun recensement systématique effectué par les autorités.
Juillet 2024 — reprise des démolitions pour l’aménagement d’une autoroute. Échauffourées entre forces de l’ordre et habitants. Jeune Afrique rapporte des centaines de résidents opposés aux forces de l’ordre pendant plusieurs heures.
21 novembre 2024 — suspension officielle des opérations de déguerpissement, annoncée sous pression internationale.
Février 2025 — Amnesty International constate que les engagements de relogement et d’indemnisation n’ont pas été respectés pour la majorité des familles concernées.
SOURCES
Vamos feat. Kajeem, « État d’urgence » (2024), Apple Music. Amnesty International, « Côte d’Ivoire : des milliers de familles toujours en attente de mesures de soutien après les expulsions forcées à Abidjan », 8 août 2024. Amnesty International Côte d’Ivoire, pétition « Demandez aux autorités ivoiriennes d’octroyer une indemnisation juste… », amnestycotedivoire.org. Amnesty International, « À la rencontre de trois fermier·e·s affectés par les expulsions forcées à Abidjan », novembre 2024. CNDH ivoirien, déclaration du 23 février 2024 (cité dans KOACI). KOACI, « Gesco démoli par les bulldozers du District d’Abidjan », 20 février 2024. Jeune Afrique, « En Côte d’Ivoire, échauffourées à Abidjan pendant des démolitions », 26 juillet 2024. 7info.ci, « Déguerpissement à Yopougon, voici les autres quartiers visés après Gesco », 2024. Abidjan.net, « À Abidjan, des dizaines de milliers de vies bouleversées au nom du développement », 2024. Vatican News, « Côte d’Ivoire : l’Église apporte son soutien aux déguerpis des zones à risque », mars 2024. OpenEdition / Revue Argumentation et Analyse du Discours, « Pour une lecture du zouglou comme pratique discursive interculturelle ». Cairn.info / Politique africaine (2016), « Cherchez le politique… Polyphonies, agencéité et stratégies du rap en Afrique ». Candy Côte d’Ivoire, « Il était une fois, le Rap Ivoire », 2020. Jeune Afrique, « De Dakar à Abidjan, comment le rap fait rayonner l’Afrique de l’Ouest », juin 2025.



