Les 9 éléments du Hip-Hop (1/9)
« Dance is often used as a form of self-expression; it is like a language — body language. It is also a form of healing and rejuvenation. »
— KRS-One, The Gospel of Hip Hop
Avant les mots, il y avait le mouvement.
Avant le rap, avant les platines, avant les fresques sur les rames du métro new-yorkais, le Hip-Hop s’est exprimé avec le corps.
Un corps qui chute, tourne, glisse, se relève. Un corps qui refuse de rester au sol. Chaque rotation, chaque freeze, chaque appui raconte une histoire, affirme une présence et répond à un environnement qui tente de l’effacer.
Le Breakin’ — ou b-boying — n’est pas une simple danse. C’est une langue, une pratique sociale et une manière d’exister.
Si KRS-One le place en tête des neuf éléments du Hip-Hop, ce n’est pas un hasard. Le mouvement précède la parole. Le corps est le premier outil d’expression de l’être humain.
Le Bronx : danser pour survivre
Au début des années 1970, le Bronx est l’un des territoires les plus abandonnés des États-Unis.
Des immeubles brûlent pour des fraudes aux assurances. Les gangs contrôlent les quartiers. La pauvreté et les drogues ravagent les familles tandis que les pouvoirs publics répondent davantage par la répression que par l’investissement.
C’est dans ce contexte que les block parties organisées par DJ Kool Herc deviennent des espaces de respiration.
Pendant que les DJs prolongent les breaks des morceaux de funk, des jeunes Afro-Américains et Latinos occupent le cercle. Ils développent progressivement une nouvelle manière de bouger, nourrie de multiples influences : Up-Rock, Go-Off, Burnin’, Boyoing et plusieurs traditions populaires afro-diasporiques.
Le mouvement prendra plusieurs noms. Les médias parleront plus tard de breakdance. La culture, elle, retiendra Breakin’ ou b-boying.
Une mémoire qui traverse les siècles
Le Breakin’ ne surgit pas de nulle part.
Il hérite d’une histoire longue où le corps devient un moyen de résistance lorsque la parole est confisquée.
L’Up-Rock transpose les affrontements de rue en duel chorégraphié.
La Capoeira, développée par des Africains réduits en esclavage au Brésil, transforme le combat en danse afin de masquer l’entraînement à l’autodéfense.
Les traditions ouest-africaines, où musique, percussion et danse sont indissociables des récits transmis par les griots, rappellent également que le mouvement est un langage collectif.
Le b-boy hérite de cette mémoire. Son corps parle là où d’autres générations n’avaient parfois plus le droit de parler.
Pour KRS-One, le Breakin’ est une discipline
Dans The Gospel of Hip Hop, KRS-One refuse de réduire le Breakin’ à une performance spectaculaire.
Il lui attribue trois fonctions fondamentales.
Une langue
Chaque mouvement possède un sens.
Le Toprock, le Downrock, les Freezes ou les Power Moves constituent un vocabulaire. Comme une langue, le Breakin’ possède ses codes, sa syntaxe et ses nuances. Les danseurs dialoguent sans prononcer un mot.
Une pratique de santé
Danser développe l’endurance, la coordination, la discipline et la conscience du corps.
Pour KRS-One, cette pratique contribue autant à l’équilibre mental qu’à la condition physique. Le Breakin’ entretient le corps autant qu’il structure l’esprit.
Une alternative à la violence
Les premiers battles ne cherchent pas uniquement à désigner le meilleur danseur.
Ils remplacent une partie des confrontations physiques par une compétition artistique où la créativité prend le dessus sur l’affrontement.
L’énergie reste la même. Son expression change.
Ceux qui ont construit l’histoire
Le Breakin’ s’est développé grâce à plusieurs générations de pionniers.
James Brown inspire toute une jeunesse avec ses glissés, ses splits et son contrôle du corps.
Don Campbell invente le Locking et fonde les Campbellock Dancers au début des années 1970.
Le Rock Steady Crew contribue ensuite à faire connaître le b-boying dans le monde entier. Crazy Legs et Ken Swift repoussent les limites techniques avec des figures devenues emblématiques comme le Windmill ou le 1990.
À l’autre bout des États-Unis, Boogaloo Sam et Poppin’ Pete développent le Poppin’ et le Boogaloo depuis Fresno.
Enfin, Michael Jackson popularise plusieurs de ces influences auprès du grand public et inscrit certains mouvements dans l’imaginaire collectif.
En Côte d’Ivoire, un élément souvent relégué au second plan
Le Breakin’ arrive en Côte d’Ivoire avec les premières vagues du Hip-Hop dans les années 1990.
Des crews émergent à Abidjan. Les battles s’organisent dans plusieurs quartiers, notamment au Plateau, à Treichville ou à Yopougon.
Mais progressivement, le rap occupe l’essentiel de l’espace médiatique.
La danse devient souvent un simple numéro d’ouverture ou un accompagnement de scène, alors qu’elle constitue l’un des piliers historiques de la culture Hip-Hop.
Pourtant, le b-boy qui répète chaque soir dans une cour, un garage ou un terrain vague pratique le Hip-Hop avec la même légitimité qu’un rappeur derrière un microphone.
Le Hip-Hop ne commence pas avec un couplet.
Il commence avec un corps en mouvement.
Breakin’ ou Breakdance ?
Le vocabulaire n’est pas un détail.
Le terme breakdance est popularisé par les médias dans les années 1980 pour rendre cette pratique plus facilement identifiable auprès du grand public.
À l’intérieur de la culture, les pratiquants privilégient Breakin’, b-boying ou b-girling.
Pour KRS-One, employer les mots de la culture revient à reconnaître son histoire plutôt qu’à reprendre une appellation imposée de l’extérieur.
Nommer correctement les choses, c’est déjà comprendre ce qu’elles représentent.
Pourquoi cela compte aujourd’hui
Connaître le Breakin’, ce n’est pas seulement s’intéresser à une danse.
C’est comprendre comment le Hip-Hop est né, comment il a remplacé certaines formes de violence par la création et comment il a transformé un corps marginalisé en outil d’expression.
Si tu écoutes du rap sans avoir jamais observé un battle de b-boys ou cherché à comprendre ce que raconte un Toprock ou un Downrock, il te manque une partie du récit.
Le Breakin’ rappelle une idée simple.
Avant d’être une musique, le Hip-Hop est une manière de bouger, de communiquer et de résister.
Prochain épisode : l’Emceein’ — quand la parole devient une arme culturelle.
IVOIRAP — Le rap ivoirien documenté, pas consommé.



