Rappeur, directeur artistique, pédagogue de la culture — TEHUI incarne depuis plus de deux décennies un rap ivoirien qui choisit la profondeur plutôt que le bruit.
Mai 2026 — IVOIRAP / Interview
Il a découvert le rap dans les émissions de la RTI, posé ses premières rimes à Montpellier, traversé des années de silence pour mieux revenir à Abidjan — et construit, patiemment, une œuvre qui résiste à l’oubli. TEHUI n’est pas un rappeur qui cherche à être connu. Il cherche à être compris. IVOIRAP l’a rencontré.
AUX ORIGINES
Avant de parler de flow ou de punchlines, il faut parler de formation. Ce qui distingue un artiste ancré d’un artiste de passage, c’est souvent la façon dont il raconte la première fois qu’il a entendu cette musique. TEHUI, lui, s’en souvient précisément.
IVOIRAP — Comment avez-vous découvert le Hip-Hop, et quels artistes ont le plus influencé votre écriture ?
J’ai découvert le Hip-Hop à travers les vidéoclips diffusés dans les émissions de Yves Zogbo Junior sur la RTI. J’étais encore au primaire — on parle de la fin des années 80, tout début des années 90. Je découvrais des clips de rap américain et ça me faisait rêver, même si à l’époque je ne comprenais pas encore vraiment ce qu’était cette culture. Ce qui me frappait, c’était l’énergie. La façon dont ces gens portaient quelque chose.
Les influences sont venues plus tard, au collège : Nas, Wu-Tang Clan, Tupac, Snoop côté américain. Et IAM, MC Solaar, Oxmo Puccino, La Rumeur, Saian Supa Crew, Secteur A côté français. En Côte d’Ivoire, j’ai kiffé la Flotte Impériale, Almighty, et bien plus tard le légendaire GARBA 50. Je ne saurais pas dire si j’ai copié des choses consciemment — mais forcément, tout ça m’a nourri.
LE BAO CAFÉ
Il y a dans chaque trajectoire artistique un moment-charnière — un lieu, une scène, une rencontre — qui fait basculer la vie. Pour TEHUI, rentré de France après ses études et replié dans un « boulot normal » dans le secteur des assurances, ce lieu s’appelle le Bao Café.
IVOIRAP — De Montpellier à Abidjan, quel rôle a joué le Bao Café dans votre parcours ?
Le Bao Café, c’est un établissement que j’ai connu autour de 2015-2016. Un lieu tenu par des amis — un havre de paix pour les créatifs. À Abidjan, après mon retour de France, je ne retrouvais plus vraiment d’espace qui me parlait artistiquement. Et là, dans ce lieu, j’ai découvert que je n’étais pas seul. J’ai rencontré des personnes qui, comme moi, aimaient ce Hip-Hop authentique, la soul music, cette culture.
On a commencé à organiser des soirées qu’on a appelées « If You Got Soul ». Chaque samedi, on célébrait le Hip-Hop et la soul qu’on aimait — en live, avec des performances, des freestyles. En gros, on créait la scène qu’on rêvait de voir exister et qu’on ne trouvait nulle part ailleurs. C’est là que j’ai vraiment pris conscience que j’étais un performeur live. À partir de ce moment-là, les choses ne se sont plus arrêtées.
L’ART DU TEXTE
TEHUI est l’un des rares rappeurs ivoiriens capables de décortiquer son propre travail avec la précision d’un compositeur. Ce n’est pas de la prétention — c’est la marque d’un artiste qui écrit avec intention, pas par intuition.
IVOIRAP — Pouvez-vous décortiquer une punchline que vous aimez particulièrement ?
Il y a une ligne tirée d’une collaboration avec DDF et Kush que j’aime particulièrement :
« Les personnes qu’il nous faut font défaut. Des trous aux places de haut niveau. L’imposture a pris trop de place. En quelques mots, je les efface. »
Ce que j’aime dans cette écriture, c’est le travail autour du vide, de l’absence et de la présence. « Les personnes qu’il nous faut font défaut » — l’absence des bonnes personnes. « Des trous aux places de haut niveau » — normalement un trou représente le vide, mais ici ce vide occupe des positions importantes. « L’imposture a pris trop de place » — quelque chose de faux, presque de vide, mais qui finit par prendre toute la place. Et « en quelques mots, je les efface » — j’efface symboliquement quelque chose qui, depuis le début, est déjà assimilé au néant. Ce n’est pas seulement une punchline qui sonne bien. Il y a une construction d’idées derrière, avec plusieurs niveaux de lecture.
IVOIRAP — Comment travaillez-vous votre flow, et quel conseil pour les jeunes rappeurs ?
Je n’ai pas de méthode précise ou d’exercice régulier. Ce que je conseille surtout, c’est d’expérimenter sur différents types d’instrus. Dès que j’entends un morceau de rap que j’aime, je me demande : « Comment, moi, j’aurais posé dessus ? » C’est une vieille méthode très Hip-Hop, très old school — rapper sur les faces B, sur les instrumentaux des morceaux qu’on aime. Honnêtement, c’est un exercice extraordinaire pour progresser.
DISCOGRAPHIE & COLLABORATIONS
IVOIRAP — Sur Itinéraire d’un Gars (A)Normal, quel texte mettez-vous en avant ?
Le Revers de la Médaille est, pour moi, l’un des textes les mieux écrits du projet. Je parle de tout ce qu’un artiste underground peut vivre dans l’environnement ivoirien. L’idée était de montrer ce qu’on ne voit pas : derrière certaines réalités, il y a du talent, de la lumière, des personnes sincères — mais elles restent cachées pendant que la médiocrité est parfois mise en avant. C’est un morceau qui continue de me représenter aujourd’hui. Je l’ai d’ailleurs repris sur mon album live.
IVOIRAP — Sur Bataradé, pourquoi avoir choisi une prod boom bap de DjBenIvory ?
DJ Ben, je le connais depuis mes années étudiantes à Montpellier dans les années 2000. Quand j’ai entendu l’instrumentale de Bataradé, elle m’a littéralement fracassé. J’ai immédiatement eu envie d’inviter des rappeurs de la nouvelle génération — des petits frères — en leur disant : « Venez voir ce qu’on appelle du boom bap très fort, du Hip-Hop pur. » Sans tomber dans un extrémisme ou l’idée qu’il n’existe qu’une seule forme valable de rap. Mais j’avais envie de voir cette nouvelle génération poser sur ce type de production très ancrée Hip-Hop. Et honnêtement, les petits frères ont assuré.
IVOIRAP — Comment le rap peut-il interpeller sur des sujets graves comme la migration, au-delà du divertissement ?
Sur Ici ou Ailleurs, la collaboration avec Nathalie Yamb était totalement inattendue. Elle avait écrit un texte de sensibilisation autour des dangers de l’immigration clandestine et cherchait une voix pour le porter. La première chose que j’ai demandée, c’était de lire le texte. Et quand je l’ai lu, je l’ai trouvé extrêmement puissant. Je partageais profondément cette vision : il ne faut pas aller mourir en Méditerranée dans l’espoir d’une vie meilleure, mais se battre pour améliorer son quotidien ici, malgré toutes les difficultés. Si une seule personne écoute ce morceau et abandonne un projet de traversée clandestine, j’aurai déjà gagné énormément.
VISION DU RAP IVOIRIEN
C’est là que la conversation devient la plus dense. TEHUI n’est pas un puriste qui condamne. Il observe, il nuance, il défend — sans jamais perdre le fil de sa propre conviction.
IVOIRAP — Le Rap Ivoire tue-t-il le vrai Hip-Hop ivoirien en priorisant le commercial sur la culture ?
Non, je trouve cela trop dur de le dire ainsi. Ce que je défends, c’est simplement qu’il faut aussi montrer autre chose — rappeler que le rap a des origines, une histoire, des classiques. Si tu veux vivre un mouvement sans savoir d’où il vient, tu risques d’être limité dans ton évolution artistique.
Moi, je m’intéresse sincèrement à ce que fait la nouvelle génération. Je les ai invités dans mes émissions, sur mes compositions, j’écoute leurs propositions. Mais dans l’autre sens, beaucoup ne prennent pas le temps de découvrir les classiques, l’essence de cette culture. Ils ratent énormément de choses. « Dans les vieilles marmites, on fait les meilleures sauces. » Il y a énormément à apprendre dans les anciennes écoles : en composition, en écriture, en technique, en vision artistique. C’est pour ça que j’assume défendre un Hip-Hop total.
IVOIRAP — Votre collaboration avec Bobby Surround illustre une vision globale du Hip-Hop. Comment l’appliquer localement ?
Aujourd’hui, le Hip-Hop est mondial. Que ce soit au Japon, en Europe, à Abidjan, en Inde — cette culture existe partout. Grâce à Internet, les artistes n’ont plus besoin de se limiter à des frontières géographiques. Je pense qu’il faut aller vers les artistes dans lesquels on se reconnaît naturellement, ceux qui partagent la même vision. Bobby Surround est un rappeur américain vivant en Suisse — et cette collaboration a donné l’un de mes classiques de carrière. C’est ce Hip-Hop-là que je défends : un Hip-Hop sans frontières, où des personnes d’horizons différents se reconnaissent dans une même sensibilité artistique.
À VENIR
IVOIRAP — Quels sont vos projets à venir ?
J’ai envie de clôturer la trilogie Amuse Oreilles avec un troisième EP. Après les deux premiers volets très orientés rap, ce serait la conclusion naturelle. Et ensuite, il y a la suite de Grands de ce Monde qui se prépare. Peut-être aussi un EP collaboratif avec un autre rappeur — mais pour ça, on en saura plus tard.
TEHUI n’est pas un artiste pressé. Il n’a pas non plus l’attitude de ceux qui attendent d’être reconnus pour se mettre à travailler. Depuis les soirées If You Got Soul du Bao Café jusqu’aux collaborations internationales avec Bobby Surround, depuis les textes sur l’immigration clandestine jusqu’aux punchlines à double fond, son œuvre dessine une ligne claire : la culture avant la popularité, la transmission avant la performance.
Dans un paysage rap ivoirien où la tentation du raccourci est permanente, ce genre de trajectoire mérite d’être documentée. Pas pour la mettre sur un piédestal. Pour rappeler que ce chemin existe.
Propos recueillis par la Rédaction IVOIRAP – 100% Culture Rap



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