Rappeur, beatmaker et ingénieur du son indépendant, CANADIEN porte une drill en nouchi et une question qui dérange : pourquoi les aînés du milieu ferment-ils la porte à ceux qui ont trimé pour entrer ? À Yamoussoukro, sa communauté a déjà sa réponse : elle pousse la porte elle-même.
À peine sa fiche mise en ligne dans le TopIvoire, la communauté de CANADIEN s’est mise en mouvement. Les notes ont afflué, les commentaires aussi, en nombre suffisant pour obliger IVOIRAP à faire le ménage et à revoir son système de classement. Un rappeur de Yamoussoukro, sans label ni manager, venait de faire bouger un média abidjanais avant même la publication de son premier article.
Un surnom devenu identité
CANADIEN n’a aucun lien avec le Canada, et il le dit sans détour. Le surnom lui a été donné par ses camarades de lycée à Yamoussoukro, quand il faisait ses premiers pas au micro. Il ne l’a plus quitté.
Il signe aussi Lil Sevy Le C. Chaque élément a son histoire, qu’il détaille lui-même : « Lil » pour petit, « Sevy » pour « Yves » écrit à l’envers, et le « C » pour Canadien. C’est pourtant sous le seul nom de CANADIEN qu’il a publié l’EP « Comme au début » sur Audiomack, et c’est ce nom qu’il a demandé à IVOIRAP d’utiliser.
Le grand frère et le déclic
Sa porte d’entrée dans le rap s’appelle Kiff No Beat. Mais l’influence décisive vient de la maison : son grand frère, le rappeur Sevy. « Son flow, son rap, ses techniques », énumère-t-il. C’est en l’écoutant qu’il s’est lancé à son tour.
Le passage au micro n’a pas été immédiat. Il raconte avoir longtemps chanté pour lui, sans aller plus loin, faute de voir un réel intérêt pour les artistes émergents. Il a même arrêté un temps.
Le déclic arrive avec ce qu’il appelle une « éclosion musicale » : l’ascension de Himra et de Didi B, qu’il cite, et un mouvement porté localement par Famous Freacky et Ozaki. En 2020, il décide de s’y mettre sérieusement.
Une drill en nouchi
CANADIEN se revendique de la drill ivoirienne. Il dit écrire en mélangeant le nouchi, le français et l’anglais, et produit lui-même une partie de ses instrumentales. Il enregistre chez des ingénieurs du son de sa ville.
Il a aussi inventé sa propre formule, qu’il répète comme une devise : « Les déambulements sont unilatéral ». Il la présente comme une expression nouchi de son invention, qu’il traduit ainsi : il faut toujours travailler pour réussir et tenir face à l’adversité.
Pour le découvrir, il désigne un titre en particulier : « Matraque », qu’il présente comme son identité musicale.
« On a barra pour être grand »
Quand on lui demande un texte dont il est fier, il ne choisit pas une rime d’ego, mais une question :
« On a barra pour être grand, et maintenant qu’on est grand, les devanciers veulent nous descendre. Mais pourquoi ? »
En nouchi, « barra » veut dire travailler. La phrase oppose l’effort des nouveaux venus à la résistance de ceux qui sont déjà installés.
Il explique ce qu’il vise : des artistes qui ont longtemps chanté sans être payés, « juste pour l’amour de la musique ». Puis, une fois un peu installés, un boycott venu, selon lui, d’organisateurs et de producteurs qui ont leurs propres artistes en concurrence et des réseaux plus larges. Il qualifie la situation de « déplorable ».
La région du Bélier comme point de départ
La scène de CANADIEN, c’est Yamoussoukro. Il a participé à un collectif réunissant des rappeurs de la ville, où il assure le premier couplet.
Le 27 mai 2023, il était à l’affiche d’un showcase dans sa ville, aux côtés d’Andy S, Famous Freacky, Ozaki et Marla. Il déclare également avoir reçu le prix du meilleur rappeur de Yamoussoukro aux ANGA Awards.
Aujourd’hui, il avance seul. « Je suis un artiste indépendant émergent d’abord », résume-t-il.
Ce qui l’attend
Ses projets sont déjà planifiés. Il annonce un premier clip en décembre, un second en avril, et un EP commun avec le producteur Nanhonthetrack. Un showcase est aussi en préparation avant la fin de l’année, selon lui.
Son ambition ne s’arrête pas à sa région. Il dit viser désormais la scène de toute la Côte d’Ivoire, et plus loin encore : faire rayonner la musique ivoirienne au niveau international.
L’avis de la rédaction
CANADIEN dénonce les portes fermées. Sa communauté, elle, a prouvé qu’elle savait les forcer. Peu d’artistes émergents peuvent revendiquer une base aussi fidèle et aussi prompte à se mobiliser, et cela n’a rien d’anodin pour un rappeur qui travaille seul, loin d’Abidjan.
Mais une communauté qui pousse n’est pas encore une œuvre qui reste. CANADIEN a une identité claire, un ancrage local assumé et un vrai débat à porter. Reste l’essentiel : la plume. Les deux clips annoncés et l’EP à venir diront si la drill de Yamoussoukro a trouvé en lui une voix capable de porter au-delà du Bélier. Sa communauté a déjà parlé. C’est maintenant à sa musique de répondre.



