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    KT Gorique : « J’ai abordé des sujets que je taisais depuis des années »

    Elle a grandi à Abidjan, forgé sa technique à Martigny, conquis New York à 21 ans. Aujourd’hui, KT Gorique revient avec COEUR BLANC, son album le plus exposé — et le plus vulnérable. Entretien avec une rappeuse qui n’a jamais demandé la permission d’exister.

    PAR OÙ TOUT A COMMENCÉ

    Il y a des artistes qui construisent leur identité. Et il y a ceux chez qui l’identité précède tout — le blaze, le style, la carrière. KT Gorique appartient à la deuxième catégorie. Née à Abidjan en 1991, elle écrit ses premières rimes à 8 ans, avant de quitter la Côte d’Ivoire à 11 ans sur fond de crise politico-militaire. L’exil n’efface rien. Il comprime.

    IVOIRAP — Tu nais à Abidjan, tu grandis avec la danse africaine dès 4 ans, tu écris tes premières rimes à 8 ans à l’école — et à 11 ans, tu te retrouves en Suisse. Comment on garde un lien avec Abidjan quand on part aussi jeune ?

    KT Gorique —

    Quand on se retrouve aussi loin et de façon précitée et aussi jeune, on peut se sentir très seule et finir par se perdre. Je crois que j’ai toujours refusé de me perdre et comme on dit chez nous, pour savoir où tu vas, il faut se souvenir d’où on vient. J’ai gardé cette idée en tête comme un principe à suivre. Un peu parce que je n’avais jamais voulu partir en réalité. Alors j’ai toujours voulu rester connectée à la culture ivoirienne, en passant par la musique d’abord puis l’art et les luttes africaines en général. Le fait d’avoir grandi auprès de ma mère a fait beaucoup également.

    Ma maman est baoulé et m’a toujours parlé en baoulé depuis que je suis petite par exemple. Je le comprends bien même si je suis souvent gênée de parler, aha ! Aujourd’hui je suis d’autant plus connectée grâce au rap ivoire que je suis beaucoup et dont je suis une grande mélomane.

    Note de la rédaction : KT Gorique cite Nash comme première référence rap vue à la télévision, avant même de quitter Abidjan — avant Missy Elliott, avant Lauryn Hill. Ce détail biographique, qu’elle développera en section 4, situe son ancrage ivoirien antérieurement à toute influence extérieure.

    IVOIRAP — Ton blaze est né dans le freestyle : « C’est KT, catégorique. » C’est une formule qui dit quelque chose sur toi — une volonté de ne pas laisser de doute. Est-ce que ce nom t’a aussi mis une pression, une obligation d’être à la hauteur de ce qu’il annonce ?

    KT Gorique —

    Effectivement ce blaze est arrivé presque par accident, mais je l’ai adopté et porté parce que pour ma part, il correspond avant tout au côté radical de ma façon d’écrire, notamment au niveau de sujets plutôt engagés que j’aborde. Il correspond aussi à l’énergie que j’incarne lorsque je performe mes morceaux, que ce soit en live ou en freestyle. Du coup, je ne me suis jamais ressenti une quelconque pression parce qu’il ne s’agit pour moi que de porter l’idée que le message que je souhaite passer et la vision que j’incarne passent aussi du reste.

    IVOIRAP — En 2012, tu es la première femme, la première Suissesse et la plus jeune à remporter le championnat du monde de freestyle End of the Weak à New York. Tu avais 21 ans. Est-ce que ce titre t’a libérée ou enfermée dans une case ?

    KT Gorique —

    Ce titre a tout changé pour moi parce qu’il faut savoir que l’industrie de la musique est très peu développée en Suisse. Il y a bien sûr de nombreux artistes talentueux qui ont leur public et leur carrière, mais la grande majorité d’entre eux — c’est mon cas également — sont totalement indépendants car il n’existe que très peu de structures ou de labels présents en Romandie. Par conséquent, il est très difficile de se professionnaliser dans ce domaine ici, parce qu’il faut presque tout construire soi-même. Alors en gagnant les End of the Weak à New York en tant que Suissesse, cela a créé un engouement particulier et une effervescence chez moi et autour de mon travail, parce que c’était très inattendu pour les Suisses romands. Ça m’a permis de poser les bases pour démarrer ma carrière professionnelle que je poursuis jusqu’aujourd’hui. Néanmoins, il est vrai que cela a pu m’enfermer dans une façon de performer mes titres sur mes premiers albums. Mes projets étaient axés sur un rap plus boom bap, et des flows ultra techniques proches de mes performances en freestyle. Mais étant donné que je déteste m’ennuyer et que j’ai toujours adoré développer ma créativité sous plusieurs formes, j’ai pu très vite commencer à explorer d’autres choses dès ma mixtape KUNTA KITA sortie en 2018.

    LE STYLE COMME TERRITOIRE

    Dix ans de discographie, cinq projets majeurs, un style qu’elle a nommé elle-même : future roots. Pas une étiquette de label. Une façon d’être en musique.

    IVOIRAP — Tu appelles ton style « future roots » — la modernité attrapée par les racines. Mais concrètement, quand tu entres en studio, qu’est-ce qui décide qu’un son entre dans ta musique ou en sort ?

    KT Gorique —

    C’est beaucoup plus simple que ça en a l’air, parce que c’est le cœur qui décide toujours. Je n’entre pas en studio avec une équation mathématique, ou une formule exacte mais plutôt avec la conscience de tout ce que je suis et ce que je représente. Ensuite, ce qui compte le plus sera l’instant présent, le feeling, l’énergie du moment et l’inspiration. Et c’est très facile pour moi parce que j’ai toujours autant écouté du rap US, du reggae ou de la musique ivoirienne. Tout est autant riche à mes yeux et peut nourrir mon inspiration et mes idées. Je me contente simplement de suivre mon intuition. Je pense que c’est aussi pour ça que mes projets sont toujours très variés, même lorsque la direction artistique est très marquée. Je n’aime pas avoir l’impression de m’enfermer dans quelque chose.

    IVOIRAP — Tu as dit un jour : « Je ne fais pas de rap conscient, je suis consciente de rapper. » C’est une formule forte. Qu’est-ce que tu refuses dans l’étiquette « rap conscient » ?

    KT Gorique —

    Au moment où j’écrivais cette chanson, OUTTA ROAD, qui est donc dans la mixtape KUNTA KITA dont je parlais tout à l’heure, je me renouvelais et ouvrais d’autres fenêtres sur mon art. J’ai pris conscience que la musique et cette nouvelle vision avaient le potentiel d’être plus qu’une étiquette, parce que j’essayais d’ouvrir mon esprit et celui de ceux qui écouteraient le morceau à voir au-delà des cases qu’on nous impose. Je me suis dit : je peux rapper sur des sujets sérieux, avec le sourire. Je peux balancer des gros subs 808 sur des skanks reggae, et découper comme si je venais de New York, parce que je veux faire ce qui me plaît. Je peux faire plus que du « rap que vous aurez déjà entendu ».

    IVOIRAP — Tu écris sur le colorisme, le déracinement, la condition des femmes africaines en Occident — des sujets lourds, politiques. Comment tu fais pour ne pas écraser la musique sous le message ?

    KT Gorique —

    C’est une très bonne question et en réalité, c’est une longue quête artistique que j’explore à chaque nouveau titre, et à chaque nouvel album. C’est une ambivalence que je vis au quotidien parce que j’incarne vraiment ce que je raconte, mais j’aime aussi la magie qu’a la musique de pouvoir nous évader et nous sortir de notre quotidien, ou de nos souffrances humaines. L’équilibre est très difficile à trouver, mais je crois que dans tous mes projets, on retrouve des titres qui font ce travail. Je le vois à tous mes concerts avec des morceaux comme QUI M’APPELLE, DIASPORA GANG, LIKE THAT, NO VASELINE, et bien d’autres.

    COEUR BLANC : CE QU’ELLE N’AVAIT JAMAIS DIT

    Depuis KUNTA KITA en 2018, KT Gorique explore. Akwaba, New Babylon, Akissi, Radio Pirate — chaque projet ouvre une fenêtre différente. COEUR BLANC ferme toutes les fenêtres et regarde vers l’intérieur.

    IVOIRAP — COEUR BLANC est annoncé comme un album « 100 % rap ». Après Radio Pirate, après Akissi, après New Babylon — qu’est-ce qui t’a donné envie de revenir à quelque chose de plus brut, de plus nu ?

    KT Gorique —

    Plus nu est une très bonne formulation, et même la façon dont je décrirais la raison qui m’a poussée à revenir à une formule sans fioriture. Dans le sens où j’ai abordé des sujets que je taisais depuis de nombreuses années.

    J’ai beaucoup exploré ma vulnérabilité et ça a été difficile mais presque thérapeutique, dans le sens où il fallait que je me libère de beaucoup de choses. Alors la direction artistique a été assez évidente.

    IVOIRAP — Le single « Qui m’appelle » avec Suspect 95 a visiblement touché un public en Côte d’Ivoire — c’est une collaboration qui ne ressemble pas à un placement, elle ressemble à une rencontre. Comment ce morceau s’est construit ?

    KT Gorique —

    Tout à fait. Comme je disais tout à l’heure, je suis beaucoup le rap ivoire et j’écoutais les morceaux de Suspect depuis plusieurs années déjà. Nous ne nous étions pas rencontrés mais on se suivait déjà sur les réseaux. J’ai toujours eu l’habitude de soutenir et de donner de la force à tout ce qui vient du pays et que j’aime, parce que c’est une fierté pour moi. Alors au départ, nous avons échangé parce que je l’avais félicité pour un de ses titres, puis nous nous sommes suivis naturellement. Quand j’ai fait QUI M’APPELLE, j’ai posté la vidéo sur TikTok et elle a énormément tourné au pays. J’avais déjà sorti le morceau en solo donc j’ai automatiquement pensé à Suspect pour le remix et il a tout de suite accepté. J’adore son couplet et l’échange et la collaboration ont été vraiment très fluides.

    IVOIRAP — Dans COEUR BLANC, qu’est-ce que tu dis que tu n’avais pas encore dit dans les albums précédents ?

    KT Gorique —

    Il y a des sujets qui étaient très compliqués à aborder pour moi — comme l’impact psychologique et quotidien du après-Netflix par exemple, mon rapport à la célébrité qui est plutôt compliqué, la solitude, la désillusion, et d’autres sujets que j’invite ceux qui passeront par là à aller découvrir.

    Note de la rédaction : Cette déclaration est à prendre comme telle — KT Gorique n’a pas développé davantage ces sujets dans le cadre de cet entretien. L’impact psychologique post-Nouvelle École, la solitude et le rapport à la célébrité sont des thématiques qu’elle choisit de laisser à découvrir dans l’écoute de l’album.

    ABIDJAN : UN RETOUR QUI SE CONSTRUIT

    Le paradoxe KT Gorique est connu : fierté de la diaspora ivoirienne à l’extérieur, artiste encore peu visible sur la scène locale. Elle le nomme, l’analyse, et surtout le travaille.

    IVOIRAP — Tu es revenue à Abidjan en 2018 pour la première fois après 16 ans d’absence — et ça a donné Akwaba. Mais le public ivoirien te connaît encore peu. Comment tu vis ce paradoxe : être une fierté de la diaspora ivoirienne là-bas, et presque une inconnue ici ?

    KT Gorique —

    Je crois que le paradoxe a sûrement une explication géographique, dans le sens où comme je disais tout à l’heure, la Suisse est un minuscule pays qui, bien que situé en Europe, n’est pas dans l’Union européenne, donc déjà à part. De plus, elle n’a pas une industrie musicale très développée. Par conséquent, nous sommes déjà très peu visibles aux yeux des autres francophones — comme nos voisins français ou la Belgique — parce qu’on est déjà à part et tout petit. Du coup, il est encore plus difficile pour les autres pays francophones de nous découvrir. Je pense que si j’avais eu la possibilité de venir souvent à Babi pour développer les choses en parallèle depuis le début de ma carrière, cela aurait peut-être été différent. Néanmoins, je suis très heureuse et j’ai beaucoup de gratitude de savoir que depuis Nouvelle École, beaucoup d’Ivoiriens ont commencé à me suivre. Si Dieu veut, j’aurai la possibilité de venir à leur rencontre et d’essayer de faire quelque chose au pays.

    IVOIRAP — La diaspora ivoirienne dans le rap, c’est un sujet sensible. Il y a des artistes qui revendiquent leurs racines mais ne construisent rien sur la scène locale. Toi, tu parles de « passerelles ». C’est quoi concrètement, une passerelle — pour toi ?

    KT Gorique —

    J’ai fait plusieurs choses avec mes moyens depuis 2021. D’abord un premier voyage pour aller à la rencontre d’artistes et beatmakers ivoiriens et créer des titres et morceaux — toujours en totale indépendance. Je me suis déplacée avec certains membres de mon équipe et nous sommes restés plusieurs semaines. Ça a donné HCV feat Mr Key produit par Mr Behi, Bon Mood et Gladiateur feat Lil Black produit par Panthxr Stuff. Nous avons clippé et également sorti les morceaux sur les plateformes. J’ai également fait des concerts en duo avec ma grande sœur Nash au Festival 5 Continents en Suisse en 2023 et aux Eurockéennes de Belfort en juin dernier. Plus également des featurings avec Kadja, Suspect, Shotto Guapo…

    Note de la rédaction : Le featuring avec Kadja, intitulé PERSONNE M’ATTENDAIT, figure sur RADIO PIRATE (DELUXE), sorti en juin 2025 sur Hemp Higher Productions / Kita Sounds — le même projet que le remix QUI M’APPELLE avec Suspect 95. Le titre avec Shotto Guapo s’intitule HARAMBE II et figure sur l’album RAFTEL (DELUXE) de Shotto Guapo.

    IVOIRAP — Est-ce qu’il y a des artistes ivoiriens — de la scène actuelle ou de l’histoire du rap ivoire — qui t’ont marquée musicalement, que tu écoutes ou que tu admires ?

    KT Gorique —

    Oui, beaucoup ! D’abord je veux souligner l’impact de Nash, car je crois qu’elle n’est pas assez citée. Pour ma part, étant petite fille, elle a été la première femme que j’ai vue rapper à la télévision et en plus en nouchi — bien avant que je déménage en Suisse, avant que je découvre les rappeuses américaines qui m’ont inspirée comme Missy Elliott, Lauryn Hill, etc. Aussi, je suis obligée de revenir sur Suspect qui est pour moi une des plus belles plumes du pays. J’ai également été une grosse fan de Kiff No Beat à l’époque. Aujourd’hui, impossible de ne pas citer les morceaux de Himra, d’Ameka Zrai, Lesky, ou Wantché — des artistes que j’écoute beaucoup, surtout en ce moment.

    Note de la rédaction : Nash comme première référence rap avant l’exil — avant les américaines — est une déclaration artiste qui situe l’ancrage ivoirien de KT Gorique antérieurement à toute influence extérieure. Himra, Ameka Zrai, Lesky et Wantché sont cités comme écoutes actuelles régulières.

    CE QU’ELLE LAISSE

    IVOIRAP — Tu as lancé en 2020 le Biggest Female Allstars Cypher — 19 rappeuses, 9 pays, produit par une beatmakeuse. C’était pendant le confinement. Qu’est-ce qui t’a poussée à faire ça à ce moment précis ?

    KT Gorique —

    Le fait d’avoir le temps ! Aha ! J’ai pour habitude de croiser souvent des rappeuses par mes tournées. Étant donné qu’on était en plein confinement, je me suis tout simplement rendu compte que c’était le meilleur moment pour faire un projet comme celui-là parce qu’on n’aurait sûrement plus la possibilité de se retrouver toutes avec des plannings qui correspondent. J’ai donc fait ça de façon totalement spontanée et je ne m’attendais pas du tout à l’ampleur que ça a pris.

    IVOIRAP — Dans dix ans, qu’est-ce que tu veux que les gens retiennent de KT Gorique — pas la rappeuse, mais la femme qui a fait de la musique ?

    KT Gorique —

    Une femme qui a toujours œuvré par passion, par amour, et qui s’est toujours battue pour être libre, rester vraie et ne jamais fléchir devant Babylon system, aha ! Merci pour cette interview.

    KT GORIQUE N’A PAS DEMANDÉ LA PERMISSION

    Elle a quitté Abidjan à 11 ans sans l’avoir voulu. Elle a construit sa carrière dans un pays sans industrie musicale, sans label, sans filet. Elle a remporté un championnat du monde à 21 ans — et refusé que ce titre devienne un plafond. Elle est revenue à Abidjan dix-huit ans plus tard, non pas pour revendiquer ses racines en conférence de presse, mais pour enregistrer des morceaux avec Mr Behi et Panthxr Stuff, des semaines durant, à ses frais.

    COEUR BLANC n’est pas un album de retour. C’est un album de libération — de sujets trop longtemps tus, d’une vulnérabilité trop longtemps contenue. KT Gorique avait tout dit sur les autres. Elle parle maintenant d’elle.


    Entretien réalisé par écrit. Propos recueillis et mis en forme par la rédaction d’IVOIRAP. Les éléments non vérifiables indépendamment sont signalés comme déclarations artiste dans le corps du texte.

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    The Master
    The Masterhttp://www.ivoirap.com
    Ancien rappeur et éditeur en chef à Ivoirap.com

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    Chaque semaine, IVOIRAP met à jour LA LISTE avec les morceaux qui tournent, les artistes à découvrir et le rap ivoire qui fait l’actualité aujourd’hui.

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