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    Bogolo Bigkey : La Trap a une capitale

    En 2009, un grand du quartier branche son MP3 sur un baffle dehors. Rue 12, Treichville. Le son sort, le voisinage s’arrête. Le rappeur dans l’enceinte parle une langue que le gamin qui écoute ne comprend pas entièrement — mais le ton, lui, est immédiatement lisible. « Il parlait comme s’il commandait le monde. » Ce jour-là, Bogolo Bigkey ne le sait pas encore, mais il vient de recevoir sa définition du rap : pas chanter, régner.

    Seize ans plus tard, il sort TreichTrap avec les producteurs 18H et Yannoski. Neuf titres, dix-huit minutes, zéro concession. Le titre du projet s’est imposé de lui-même en studio — personne n’a vraiment eu à le décider. « On peut pas renier d’où on vient. Si la trap d’Abidjan doit avoir une capitale, c’est Treichville. » Le chemin entre ces deux moments — le baffle dehors et la mixtape sur toutes les plateformes — c’est l’histoire qu’on est venu chercher.

    Bogolo, Bigkey, et la cour commune

    Il se présente d’abord comme Bigkey, avant le rap. Le rappeur vient après l’homme, et l’homme vient de Treichville — pas comme décor, comme système de valeurs. « Treichville c’est mon ADN. Le bruit, la débrouille, la solidarité forcée. Ici tu apprends vite : soit t’es malin, soit t’es mort. »

    Le nom d’artiste porte toute cette géographie. « Bogolo » est le surnom que le quartier lui a collé enfant — le petit gros de la cour commune. « Bigkey » est venu avec le rap, quand les morgor de la rue commencent à dire qu’il a la clé pour ouvrir les portes. Bogolo Bigkey : le petit gros de Treichville qui débloque. Dans ce nom, il y a déjà un programme.

    Il grandit entre les immeubles de la rue 12 et les maquis d’Arras, dans une cour commune où l’on voit tout — « les braves, les voleurs, les politiciens, les filles de joie, les pasteurs. » Cette promiscuité du réel deviendra sa matière première. Pas de fiction possible quand la réalité est aussi dense. « Dans ma tête y’a pas de fiction. Quand je rappe je raconte ce que je vois. »

    Du collège à Locodjro

    Les premiers freestyles datent des couloirs du collège. La première maquette, elle, est enregistrée en 2015 dans une chambre à Locodjro, avec un micro acheté à quinze mille francs, en compagnie d’un certain CLC. Les conditions sont précaires, l’état d’esprit ne l’est pas. « La rage. Zéro plan B. »

    Entre cette chambre et les premières sorties officielles, il y a cinq ans. Cinq ans de call center, de petits boulots enchaînés, de maturation silencieuse. Quand Djandjou sort en 2022, le son est brut — il le reconnaît lui-même : « je criais plus que je rappais. » Mais la haine est là, et la haine, chez Bogolo Bigkey, a toujours précédé la technique.

    Abidjan, en 2023, marque un premier recadrage. La ville entre dans le titre, et dans le propos. Le rappeur commence à raconter plutôt qu’à crier. « La distance entre 2022 et 2025 ? Trois ans de studio, trois ans de galère, trois ans de ‘on va y arriver’. »

    TreichTrap : planter un drapeau

    En 2025, TreichTrap referme cette trilogie informelle de la construction. Le projet avec 18H et Yannoski n’est pas seulement une évolution sonore — c’est une déclaration de territoire. Treichville gravé dans le titre, pas pour la nostalgie, mais pour la transmission. « Mettre Treichville dans le titre c’était dire aux petits du quartier : vos histoires valent de l’or. »

    Son son, il le décrit avec une précision quasi-architecturale : « bass qui tremble comme les camions sur le VGE, hi-hats qui claquent comme les dominos au quartier. » La trap de Bogolo Bigkey est localisée au GPS. Même quand le festif s’invite, il y a toujours, dit-il, « un fond de menace. » Treichville était trap avant que la trap existe — « on vivait déjà en mode survival. »

    Le processus d’écriture prolonge cette logique du réel. Il part toujours de la prod, toujours d’une image précise surgissant de la mémoire du quartier — un enfant qui court avec un sachet d’eau, une descente de police, un vieux au damier. « J’écris dans Notes, sans ratures. Si je rature trop c’est que le texte est faux. » La vérité du texte se mesure à sa fluidité, pas à sa perfection formelle.

    Témoin, pas journaliste

    En 2023, alors que les réseaux sociaux s’enflamment autour des échéances électorales de 2025, Bogolo Bigkey écrit Election C’pas Palabre. Le titre tranche avec le reste de sa discographie — plus de menace sourde, une adresse directe. « Je veux pas que les petits meurent pour des gens qui mangent ensemble après. » Son rapport à l’actualité ivoirienne tient en une phrase :

    « Je suis pas journaliste, je suis témoin. Si ça touche ma rue, j’en parle. »

    Cette posture de témoin traverse l’ensemble de ses collaborations. Dylan Lin pour la mélodie, 2SPII TOOYOO pour la rue, Lil Pouke pour l’énergie — il choisit ses featurings à l’instinct, loin des calculs d’audience. « Je m’en fous du nombre d’abonnés. Le studio c’est pas un Grin. »

    Il y a des lignes qu’il ne franchira pas. Pas les mères. Pas les morts. Et jamais glorifier la rue. « Je peux raconter la rue, mais je vais jamais la glorifier. » Entre raconter et glorifier, Bogolo Bigkey a tracé sa frontière très tôt — et il ne l’a pas déplacée.

    La vue du haut

    Un album solo est annoncé pour fin 2026. La direction : Trap US x Trap Abidjanaise, connecter les deux énergies sans dissoudre l’une dans l’autre. La vision à cinq ans est formulée sans ambiguïté — « soit je suis tête d’affiche de la trap ivoire, soit j’ai raccroché. Pas de milieu. » Trois projets solides, une tournée sous-régionale, et un studio à Treichville pour les petits du quartier.

    Il situe le rap ivoirien comme un immeuble : zouglou au rez-de-chaussée, coupé-décalé au premier, trap en haut. « Moi je suis à l’étage où y’a la vue sur toute la ville. » Pas de rupture avec ce qui précède — une élévation. Construire, pas démolir.

    Le morceau qu’il choisit pour se représenter entièrement, ce n’est pas le plus écouté. C’est No Pain No Gain. Parce que si t’as pas bossé, tu mangeras pas. « Fais ce que t’as à faire. » Pour Bogolo Bigkey, c’est à la fois un titre et une philosophie — celle d’un enfant de Treichville qui a entendu un baffle dehors en 2009 et qui, depuis, n’a jamais arrêté de régner.

    The Master
    The Masterhttp://www.ivoirap.com
    Ancien rappeur et éditeur en chef à Ivoirap.com

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