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    DJ Black Charles : « Le Hip-Hop est le reflet de ton environnement »

    DJ Black Charles fait partie de ces figures qui ont traversé plusieurs âges du Hip-Hop ivoirien sans jamais quitter la cabine. Beatmaker à l’origine, devenu DJ par amour du son et du sample, il porte un regard à la fois nourri par les classiques américains et profondément ancré dans l’évolution du Rap Ivoire. Pour IVOIRAP, il revient sur son parcours, sa lecture du purisme, son rôle dans la transmission — et livre une position qui, on vous le dit d’emblée, ne fera pas que des consensus.


    Parcours & racines

    IVOIRAP : Qu’est-ce qui t’a fait basculer vers le Hip-Hop, et plus précisément vers le rôle de DJ plutôt que vers le rap ou la production ?

    « La musique a toujours été présente, d’une manière ou d’une autre — de la collection de vinyles de mon père aux cousins qui m’ont introduit à la culture urbaine, jusqu’à mon meilleur ami togolais-américain qui m’a fait découvrir les cassettes Chopped and Screwed de DJ Watts. Pendant le collège et le lycée, on a tous été inspirés par la plume à un moment ou un autre, mais en grandissant et en me familiarisant avec le mouvement, j’ai voulu plus “toucher” le son — d’abord en tant que beatmaker/producteur, puis en tant que DJ. »

    Un parcours qui rappelle une vérité souvent oubliée : avant d’être un DJ, Black Charles est un enfant du sample et du beat. Cette base de producteur va éclairer beaucoup de ses réponses plus techniques — notamment sur sa relation au remix et au breakbeat.

    IVOIRAP : Quels sont tes DJ de référence — USA, France, Afrique — et comment ont-ils façonné ta vision du « vrai » DJing Hip-Hop ?

    « Aux US : DJ Premier, Jam Master Jay, DJ Jazzy Jeff, Grandmaster Flash, DJ Clue, Funkmaster Flex, DJ Screw, Dilla, Nujabes (plus côté prod), DJ Cut Killer, DJ Mehdi en France, et chez nous DJ Khalif, DJ Pheno, BDK, MC Claver. La liste est longue, je m’arrête là. »

    Une liste qui parle d’elle-même : du turntablism le plus pur (Premier, Jazzy Jeff) au screw music texan, en passant par la French Touch hip-hop de DJ Mehdi. Black Charles revendique un héritage large — pas une chapelle.


    Évolution du Rap Ivoire : compréhension plutôt que rejet

    IVOIRAP : Existe-t-il encore aujourd’hui un rap ivoirien fidèle aux bases new-yorkaises, ou le marché a-t-il tout absorbé ?

    « Je trouve que la musique est en constante évolution. De la même manière que le Hip-Hop “puriste” s’inspirait du funk, soul, jazz, disco… aujourd’hui notre Rap Ivoire s’inspire d’autres styles locaux pour évoluer. Je ne pense pas qu’il faille forcément critiquer et pointer du doigt le changement, mais plutôt chercher à le comprendre et à s’adapter. Chaque période a sa réalité : le Rap Ivoire est passé de Steezo et Almighty à Didi B et Himra, et il connaîtra un autre visage demain — c’est tout à fait normal. »

    « Il y a encore de très bons rappeurs fidèles aux bases classiques — Tehui, Mista Ko, Nunshak, Deetah, Kamistone, Nooka, et même quelques nouveaux de la nouvelle génération. Il y a de la place pour tout le monde. Si en France un Nekfeu peut exister en même temps qu’un Ninho, une La Rafleuse, ou Big Flo & Oli — pourquoi pas ici ? »

    Voilà une réponse qui tranche frontalement avec une partie de la ligne de défense du Hip-Hop “originel” telle qu’on la porte parfois. Black Charles ne nie pas l’existence d’un courant puriste — il refuse simplement l’idée d’un seul Hip-Hop légitime. À méditer, ou à débattre.

    IVOIRAP : Pour toi, qu’est-ce qui définit l’essence originelle du Hip-Hop ? En quoi le Rap Ivoire d’aujourd’hui s’en écarte-t-il — ou s’en rapproche-t-il ?

    « Si on se base sur l’étymologie, le Hip-Hop se définit sur ses cinq éléments fondamentaux (MC, DJ, graffiti, breakdance, beatbox), qui sont une manifestation de son environnement. “The Message” de Grandmaster Flash répond à l’épidémie de crack des années 80 aux US, le gangsta rap est né après les révoltes de Watts, le Dirty South est codifié à la réalité du sud des États-Unis, comme le Drill l’est à Chicago. Mon point : le Hip-Hop est le reflet de ton environnement. »

    « Le problème que j’avais — j’avais, hein — avec le Rap Ivoire, c’est que pendant longtemps il était développé avec des codes qui n’étaient pas les nôtres : copier du Booba, du Lil Wayne, du Chief Keef, ça ne faisait pas sens pour moi et manquait sincèrement d’authenticité, sans attaquer qui que ce soit. Aujourd’hui, avec l’évolution de notre scène, on intègre de plus en plus nos éléments identitaires et culturels — ce qui le rend plus authentique, d’où sa force aujourd’hui. »

    C’est peut-être la réponse la plus importante de cette interview. Black Charles retourne l’argument du purisme : ce n’est pas en imitant des codes “Hip-Hop pur” venus d’ailleurs que le Rap Ivoire gagne en légitimité, mais en s’ancrant dans son propre environnement. Une définition du Hip-Hop par sa fonction (refléter son contexte) plutôt que par sa forme (les codes new-yorkais des années 80-90). De quoi nourrir un vrai débat de fond sur ce qu’IVOIRAP entend par “authenticité”.


    Le DJ, maestro et passeur

    IVOIRAP : Comment tu conçois le DJing puriste dans le contexte ivoirien ?

    « Le DJ est le maestro de la soirée. Puriste ou pas, il devrait maîtriser son art autant par sa connaissance que par sa technique. Si ce facteur est pris en compte, il arrive à transcender une énergie communicative, indépendamment de l’environnement. Notre scène contient une sélection de très excellents DJ, de l’ancienne école à la nouvelle. »

    IVOIRAP : Quelles sont, selon toi, les grandes erreurs que font certains DJ ivoiriens aujourd’hui ?

    « Une bonne sauce ne se précipite pas. Beaucoup courent derrière la renommée sans faire le taf qui va avec. Tout le monde peut avoir le top 10 du moment et l’aligner parce que c’est la tendance — mais très peu arrivent à vous servir un vibe inattendu qui reste dans la tête. C’est ça qui fait la différence. Avec la nouvelle génération, je vois de plus en plus de DJ oser de nouvelles choses, prendre des risques, et c’est très excitant à voir. »

    IVOIRAP : Comment amènerais-tu un jeune DJ ivoirien à revenir aux bases — breakbeat, old-school, funk, jazz ?

    « Par les remix. La culture du remix vient de là — les fameuses “Side B” des vinyles et cassettes étaient de véritables perles d’arrangements différents de ceux passés à la radio. Pour le breakbeat et le Hip-Hop old-school, tout se joue sur la rythmique. Aujourd’hui, la technologie DJ permet de séparer rythme, mélodie, basse et voix — les possibilités sont infinies. Tu peux par exemple mélanger “Organisé” d’Asake avec l’instru de “Letter 2 My Unborn” de Tupac, qui lui-même sample “Liberian Girl” de Michael Jackson. C’est cet amour du sample et de son utilité dans la construction d’un mix que j’essaie de transmettre à un jeune DJ. »

    Une masterclass en trois phrases. Le fil “Asake → Tupac → Michael Jackson” est exactement le genre de généalogie sonore qu’IVOIRAP aime décortiquer — matière à dossier thématique en perspective.


    Purisme, commercial et lecture du public

    IVOIRAP : Entre intégrité artistique et réalité économique, comment fais-tu la part des choses ?

    « Franchement, ça se joue au feeling. Plus on prend de l’expérience, plus on sait ce qui marche, en commercial comme en underground. Un bon DJ est un très bon psy, qui arrive à te servir un son qui élève ton mood. Le plus important, c’est d’avoir une très bonne lecture du public, et de ne pas être tellement concentré sur son mix qu’on ne comprend plus la dynamique de la piste de danse devant la cabine. »

    IVOIRAP : Les grandes soirées et événements servent-ils encore le message social du Hip-Hop ?

    « Il y a très longtemps que les grands événements ne servent plus le message social du Hip-Hop — et ça, c’est partout : BET Awards, SummerStage, Rolling Loud, Coachella, Les Flammes, Les Ardentes… Si c’était encore le cas, ce seraient tous des événements de manifestation et de dénonciation. Aujourd’hui le Hip-Hop est plus un outil marketing qu’autre chose. Le dernier morceau à l’avoir vraiment fait, c’est “Not Like Us” de Kendrick Lamar — ce qui explique en partie son succès. »

    Un constat sans concession — et qui rejoint, paradoxalement, une partie du diagnostic porté par IVOIRAP sur la marchandisation du mouvement. La nuance : Black Charles ne voit pas ça comme une trahison locale, mais comme une réalité mondiale du Hip-Hop contemporain.


    Le débat final : puriste ou commercial, qui gagne ?

    IVOIRAP : Dans ton univers de DJ, quels rappeurs ivoiriens incarnent le rap lyrique, technique et engagé que défend IVOIRAP ?

    « Honnêtement, je dirais le Dieu du Swing, Almighty (RIP). J’ai grandi à l’époque de la naissance de l’Ivoirap, entre RAS, MAM, Roch Bi, Garba 50, Almighty, Steezo, Wanshe Way — on a vécu notre Tupac/Biggie avec le clash Steezo-Almighty. J’étais moi-même très grand fan de Steezo, mais Almighty est à un autre niveau. Récemment, lors d’une session old-school à la radio, “Le Dieu du Swing” est passé et j’ai été ébloui par la technique de feu Almighty. Côté nouvelle école, je citerais Defty — très fort techniquement, entre technique classique et nouchi. Mention spéciale aussi à Jojo le Barbu, un MC d’exception. »

    IVOIRAP : Penses-tu qu’il faille une séparation nette entre puriste et commercial ?

    « Je ne suis pas pour une séparation entre puriste et commercial — je suis plus dans l’échange. Cet échange peut se faire autour de l’éducation, dans les deux sens. Je pense qu’un média comme IVOIRAP peut très bien jouer ce rôle d’éducateur, pour réconcilier toutes les générations confondues. Seulement comme ça, le “Rap Ivoire” peut s’établir comme une véritable force — comme il commence à l’être. »

    Une réponse qui interpelle directement notre ligne éditoriale — et c’est précisément pour ça qu’on la publie sans la couper. IVOIRAP se construit sur l’idée d’une exigence et d’une distinction claire avec le mainstream. Black Charles propose une autre voie : le pont plutôt que la frontière. Le débat est ouvert, et on compte sur vous pour y participer.

    IVOIRAP : Pour toi, qui gagne le combat aujourd’hui en Côte d’Ivoire — le puriste ou le commercial ?

    « Je dirais le commercial. Les codes de l’industrie ont évolué, et les tendances s’orientent aujourd’hui vers des sonorités plus commerciales. Je dirais le contraire si on avait un Kendrick à l’ivoirienne — un rappeur puriste au même succès qu’un Didi B ou un Himra. Notre scène s’est professionnalisée, la présence de labels internationaux a aidé à internationaliser notre rap — la preuve avec Himra et les chiffres de ses sorties. Ça ne veut pas dire que le rap puriste ivoirien n’existe pas : il doit mieux se structurer pour dépasser nos frontières et faire partie entière du visage du Rap Ivoire. »

    Le mot de la fin résume bien l’esprit de cet échange : un constat lucide sur l’état du marché, sans renoncement pour autant à l’existence — et à l’avenir — d’un rap ivoirien fidèle à ses fondamentaux. À IVOIRAP, et à ceux qui le portent, de faire en sorte que ce “mieux se structurer” devienne réalité.


    Propos recueillis pour IVOIRAP. Un grand merci à DJ Black Charles pour sa disponibilité et la franchise de ses réponses.
    IVOIRAP — L’âme authentique du Hip-Hop ivoirien

    The Master
    The Masterhttp://www.ivoirap.com
    Ancien rappeur et éditeur en chef à Ivoirap.com

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    Chaque semaine, IVOIRAP met à jour LA LISTE avec les morceaux qui tournent, les artistes à découvrir et le rap ivoire qui fait l’actualité aujourd’hui.

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