Des cérémonies, le rap ivoirien en a déjà. Il remporte le plus gros prix généraliste du pays, le Primud d’Or, et dispose d’une soirée qui lui est entièrement consacrée, le Hip-Hop Ivoire Trophy. Ce qui lui manque n’est pas un podium de plus, mais un arbitre dont personne ne puisse contester la méthode.
Une question mal posée
« Le rap ivoirien a-t-il besoin de ses propres Victoires de la Musique ? » Posée ainsi, la question suppose qu’il manque une cérémonie.
C’est inexact. Les cérémonies ne manquent pas. Ce qui manque, c’est une cérémonie qui fasse autorité.
Notre position est nette : créer « nos » Victoires ne réglera rien si l’on reproduit les mécanismes existants. Le rap ivoirien a besoin de juges. Un collège de votants identifiés, une méthode publiée à l’avance, et aucun vote qui s’achète.
Le rap n’est plus un invité
Commençons par un fait qui contredit le récit habituel de la marginalisation.
Le PRIMUD est né des Awards du coupé-décalé, lancés en 2016 par Soumahoro Moriféré, dit Le Molare, à la tête de M Group. En 2018, la cérémonie devient le Prix international des musiques urbaines et du coupé-décalé. Elle se présente aujourd’hui comme le Prix international des musiques urbaines et du divertissement.
Le coupé-décalé a donc disparu du nom. Pourquoi ? Pour prendre ses distances avec le genre qui a fondé le prix, ou pour faire de la place à un rap devenu dominant ? Nous n’avons trouvé aucune explication officielle de ce changement.
Les faits ne permettent pas de trancher. La catégorie coupé-décalé existe toujours : Dydy Yeman l’a remportée en 2025. Et le rap avait déjà conquis le Primud d’Or en 2023, sous l’ancien nom.
Quelle qu’en soit la raison, une chose est établie : le rap ivoirien a gagné sa place dans un prix conçu à l’origine pour une autre musique.
Dès 2018, le PRIMUD distinguait une catégorie « Rap Ivoire », remportée par Kiff No Beat. Sont venues ensuite l’Étoile montante Rap Ivoire, le Rap féminin, le Rap Afrique francophone.
Surtout, le rap a pris le sommet. Didi B a été sacré Primud d’Or en 2023. Himra l’a été en 2025, lors de la dixième édition au Parc des Expositions d’Abidjan, avec 30 millions de FCFA à la clé et quatre autres trophées.
L’argument de la sous-représentation, qui a longtemps nourri les critiques contre les Victoires en France, ne tient donc pas ici. Le rap ivoirien n’est pas exclu de la reconnaissance généraliste. Il la domine.
Le vrai problème : un prix privé financé par le vote
La faiblesse est ailleurs. Elle tient au modèle.
Pour l’édition 2025, la répartition annoncée était la suivante : 20 % de votes en ligne gratuits, 40 % de jury, 40 % de votes payants. Un trophée dont près de la moitié se joue au portefeuille des fans mesure une capacité de mobilisation. Pas une œuvre.
L’histoire du prix montre aussi sa dépendance à une seule personne. Les villas promises aux lauréats ont été livrées avec retard : Serge Beynaud a reçu ses clés un an après son sacre de 2018, et Safarel Obiang, lauréat 2019, a protesté publiquement en 2022. En avril 2023, Le Molare annonçait la fin des maisons offertes. Des artistes se sont retirés de la compétition en 2019, puis en 2023. L’édition 2025 a été lancée en l’absence de son fondateur.
Ce n’est pas un procès du PRIMUD. C’est le constat qu’un prix privé, porté par un homme et financé en partie par le vote payant, ne peut pas jouer le rôle d’une institution, quelle que soit la sincérité de ses organisateurs.
Spécifique ne veut pas dire légitime
La réponse spontanée consiste à créer une cérémonie réservée au hip-hop. Elle existe déjà.
Le Hip-Hop Ivoire Trophy a lancé sa troisième édition le 22 mars 2026, pour une cérémonie le 24 avril à la salle François Lougah du Palais de la Culture de Treichville. Vingt-trois catégories. Des prix pour les arrangeurs, les beatmakers, les managers, les producteurs. Des distinctions honorifiques pour les « contributeurs de l’ombre ».
C’est le meilleur argument en faveur d’une reconnaissance spécifique, et il faut le reconnaître : une cérémonie généraliste ne récompensera jamais un beatmaker de Yopougon avec la même attention. Le métier entier du rap, pas seulement ses voix, mérite d’être nommé.
Mais la méthode affaiblit la promesse.
Selon Fraternité Matin, le résultat combine 25 % de streams, 20 % de vues YouTube, 30 % de votes en ligne, 15 % de votes en salle et 15 % d’activités des artistes. Le total atteint 105 %.
Selon Liferadio.ci, la répartition est tout autre : 30 % de votes en ligne, 15 % de public présent, 55 % de jury.
Deux médias, deux barèmes. Aucun des deux ne permet au public de savoir avec certitude comment le vainqueur est désigné. Dans la première version, les chiffres récompensent ceux que les chiffres consacrent déjà. Dans la seconde, un jury pèse plus de la moitié du résultat, et nous n’avons pas trouvé sa composition publiée.
D’autres initiatives s’annoncent, comme les SIKA Awards. Nous n’avons trouvé à leur sujet aucune source extérieure à la communication du concours lui-même. Une cérémonie de plus ne règle rien si elle reproduit les mêmes mécanismes.
Mesurer n’est pas juger
Il existe un outil fait pour compter : la certification.
Selon Jeune Afrique, l’APRODEMCI exige d’avoir vendu « au moins 10 000 CD » pour un disque d’or. Didi B l’a reçu le 22 juillet 2023, en présence de la ministre de la Culture. La CMCI certifie de son côté sur la base de données publiques de streaming, et précise que ses certifications n’ont pas de valeur contractuelle ou financière. L’African Music Charts délivre aussi les siennes.
La mesure est donc déjà plurielle. Un award qui pondère les streams refait le travail de la certification, en moins rigoureux.
Le rôle d’un prix est l’inverse : juger ce que les chiffres ne voient pas. L’écriture. La production. La prise de risque. L’inscription d’un projet dans l’histoire du mouvement.
Le précédent des Victoires
La France offre un repère utile, non comme modèle, mais comme avertissement.
Aux Victoires de la Musique, la catégorie consacrée aux musiques urbaines apparaît en 1998. Elle change neuf fois de nom. Elle est scindée en « rap » et « musiques urbaines » en 2019, puis toutes les catégories de genre disparaissent en 2020. Cette année-là, selon La DH, trois artistes rap seulement figurent parmi les 28 nommés.
La leçon n’est pas « faites votre propre cérémonie ». La leçon est que la question décisive reste : qui décide, et selon quelles règles ? Au Ghana, les rappeurs concourent dans des catégories dédiées à l’intérieur de la cérémonie nationale. Le cadre compte moins que la qualité de l’arbitrage.
Quarante ans, et toujours pas de juges
Le hip-hop ivoirien date sa naissance de l’été 1985 : Yves Zogbo Junior revient de France, lance Zim Zim Flash sur la RTI, et ACB enregistre le premier disque du genre dans le pays.
Quarante ans plus tard, le mouvement remplit le stade Félix Houphouët-Boigny. Il dispose de certifications, de cérémonies, de catégories. Il ne dispose pas d’un corps de pairs capable de dire, au nom du métier, ce qui a compté dans l’année.
C’est cela qu’il faut construire :
- Un collège de votants nommé et public : artistes, beatmakers, ingénieurs du son, managers, journalistes, chercheurs, et des représentants des premières générations.
- Aucun vote payant. Le public peut voter, gratuitement, et pour une part minoritaire.
- Une méthode publiée avant, des résultats détaillés après, avec un barème unique et vérifiable.
- Un État garant, pas organisateur. Le ministère de la Culture, présent lors des remises de certification, pourrait conditionner son patronage à ces règles de transparence.
Que cette instance prenne la forme d’une catégorie rénovée au sein d’un prix existant ou d’une académie propre au hip-hop importe moins que ses règles.
Une cérémonie de plus ajoutera des trophées. Seuls des juges crédibles donneront à ces trophées une valeur.
Transparence : IVOIRAP est en discussion pour un partenariat média avec les SIKA DWA KOFI Awards 2026.



