Il a samplé « La Blessure » d’Aboutou Roots pour la faire entrer dans la drill. C’est un geste rare sur la scène ivoirienne. Il vient d’un rappeur indépendant qui construit seul, depuis Abidjan, un univers de pirate.
« YOUSSOUMBA DRILL 1 » repose sur un sample de « La Blessure », le titre qui ouvre l’album Côte d’Ivoire la blessure d’Aboutou Roots. Le rappeur qui le signe, figure de la nouvelle vague drill, dit tenir ce patrimoine de son propre père. Avec ce morceau sorti en février 2026, THE PIWEST pose une question que peu de drilleurs ivoiriens se posent : que devient la drill quand on la relie à la mémoire musicale du pays ?
Un nom de pirate
THE PIWEST veut dire « le pirate de l’Ouest ». L’expression est d’abord une ligne de « ON DÉVELOPPE », son premier titre, sorti le 22 janvier 2025. Elle est ensuite devenue son nom de scène. Il voulait un nom « réel », qui dise ce qu’il est : « un homme qui a peur de personne, je vis selon mes choix […] j’ai un cœur pour mon cercle ».
L’image ne s’arrête pas au nom. Sa communauté s’appelle BLACK NAVAR, le « bateau noir ». Il se décrit « comme un capitaine dans un navire ». Et quand on lui demande quelle place il occupe dans la drill ivoirienne, il répond par une image : « l’arrivée d’un bateau de pirate qui débarque sur une île ».
Cette mythologie n’a pas été plaquée après coup. Il dit l’avoir construite entre 2022 et janvier 2025, avant même de publier son premier titre. C’est l’un des points les plus solides de sa démarche : il a pensé son univers avant de le publier.
De Kôkô à Babi
Il a grandi à Kôkô, un quartier de Man, « là où j’ai perdu ma peur ». Chez lui, la musique était déjà là : fils d’artiste, il raconte qu’on y écoutait « un peu de tout ».
Le rap arrive par ses cousins, qui montent leur propre groupe. Puis au lycée moderne de Man, en classe de 6e, des camarades cherchent des membres pour un groupe de rap. Ce sera Winner Boys, six membres au total. « Mais malheureusement, moi je ne chantais pas », raconte-t-il en riant. Cinq rappaient, et lui écoutait.
En 2016, il s’installe à Abidjan. Le déclic arrive fin 2021 : il chante un morceau de Brasco dans sa chambre quand sa mère l’interpelle. « Au lieu de chanter musique des gens, tu peux pas chanter pour toi ? » Il commence à écrire l’année suivante.
« Fils, fais comme toi »
Selon THE PIWEST, son père, Dany Kwélé, a fait partie d’Aboutou Roots. Ce groupe, formé en 1986 dans la région de Grand-Lahou, est l’un des grands noms du youssoumba. Le rappeur raconte qu’un jour son père lui a dit : « Fils, fais comme toi. »
La phrase est restée. Il se demande alors ce qu’il peut apporter au rap ivoirien « qui ne figure pas sur leurs listes ». Il aime la drill. Il aime aussi le youssoumba, « étant fils du milieu ». Il décide d’associer les deux.
Il présente son idée au beatmaker Young Genius, qu’il décrit comme celui qui l’a poussé « à dépasser [ses] limites ». Il demande à son père l’autorisation d’utiliser un titre du groupe. Le morceau aurait été bouclé dans un taxi, sur le chemin du retour : Young Genius finissait le beat sur la banquette arrière, lui terminait son texte à l’avant.
Le calendrier donne au geste un poids particulier. Angelo Papa, voix principale d’Aboutou Roots et figure du youssoumba, est décédé le 3 décembre 2025 à Abidjan. « YOUSSOUMBA DRILL 1 » sort deux mois plus tard. Rien dans les propos de l’artiste ne présente le morceau comme un hommage, mais la coïncidence mérite d’être relevée.
Ce qui distingue cette démarche, c’est sa nature : il ne s’agit pas d’un emprunt folklorique. Le patrimoine est transmis et non récupéré. Il reste un défi, contenu dans le titre lui-même : le « 1 » annonce une suite, et un seul morceau ne suffit pas à faire un genre.
Une écriture en code
Il écrit seul, sur son téléphone, parfois le texte avant le beat, parfois l’inverse. « Il m’arrive de terminer un son en moins de 4 heures si j’ai le beat en main. »
Le nouchi joue chez lui le rôle d’un code. Il s’en sert quand il veut faire passer « un message d’alerte ou de motivation ». Son titre « Brobroli » en donne l’exemple : brobroli, c’est chercher. « Brobroli gros bolide », traduit-il : cherche pour être dans une grosse voiture. Sa devise, « NO SLEEP RUE », fonctionne de la même manière : « La rue ne dort jamais. Si tu dors, c’est pour toi qui s’en va. »
La drill lui sert à exprimer « [sa] rage pour le système ». Il la décrit aussi comme un univers « qui demande la vulgarité et le banditisme ». C’est là que sa vision montre sa limite. La drill ivoirienne a déjà prouvé qu’elle pouvait raconter bien plus que ses propres clichés, et un artiste qui porte un héritage comme le sien a les moyens de le montrer.
Autre tension : ses morceaux sont courts, souvent moins de deux minutes, et il l’assume sans détour. « Un son court qui est intéressant peut être écouté plusieurs fois d’affilée, ce qui favorise les streams. » C’est une logique de plateforme, pas de narration. Quand on lui demande de raconter ses textes, il laisse d’ailleurs les morceaux parler à sa place : « RWD CHEMIN, et je crois que le titre raconte déjà tout. » Sur « BABI MEXICO », il refuse l’idée d’une image à donner : « Je dis juste ce qui se passe. »
À l’écoute, le constat est net. Musicalement, le pari est tenu : le sample de « La Blessure » est intégré au beat, et non simplement posé dessus. Young Genius fait vraiment dialoguer la drill et le youssoumba. Le texte, lui, reste à distance de cet héritage. Il ne répond ni au titre samplé ni à son propos, et ne dit rien de ce que signifie reprendre la musique d’un père. Aujourd’hui, c’est le son qui porte la transmission, pas la plume.
Seul à la barre
THE PIWEST finance tout lui-même. « Je suis en gros mon propre label », résume-t-il. Il paie ses clips et sa promotion, et passe par DistroKid pour la distribution.
Sa rencontre avec Mr Champy On the Beat tient du hasard. Il cherchait un studio sans connaître personne dans le milieu. Une connaissance y accompagnait un ami, il a vu la story, l’ambiance du studio lui a plu, il a demandé l’adresse et il s’y est présenté. Mr Champy a produit « ON DÉVELOPPE » et « RWD CHEMIN ». Young Genius a ensuite pris le relais sur la plupart des titres suivants, de « Full Black » à « DEGAINE ».
Côté image, Amazing Travis a réalisé les clips de « Full Black » et « YOUSSOUMBA DRILL 1 », Art Infini celui de « BABI MEXICO ». Les visualizers des deux premiers titres, il les a montés lui-même.
Il parle de ses manques avec franchise. Il n’a pas encore d’équipe solide : il travaille avec « des personnes dans l’ombre » et annonce que BLACK NAVAR sera « très bientôt » opérationnel. Il n’a pas encore d’expérience de scène : « rien pour l’instant », hormis quelques showcases organisés par des proches. Il dit entretenir de bons liens avec quelques artistes et beatmakers, mais n’a aucune connexion dans l’événementiel ni dans les collectifs.
Ce qu’il lui reste à prouver
La suite est annoncée : le clip de « DÉGAINE », le single « PUNITION 2 », puis un premier EP en 2027 et un showcase pour clôturer l’année.
THE PIWEST a déjà ce qui manque à beaucoup de ses pairs : une histoire qui n’appartient qu’à lui. Un fils du youssoumba qui fait entrer « La Blessure » dans la drill, c’est un point de départ que personne d’autre ne peut revendiquer.
Mais un point de départ ne fait pas un parcours. Quand on lui demande quels artistes ont forgé sa manière de rapper, il répond « aucun ». Pour lui, le Hip-Hop est « une façon de s’exprimer publiquement ». Il lui reste à montrer qu’il connaît la culture au-delà de ses codes, à monter sur scène, et surtout à écrire à la hauteur de son sample : pour que le « Youssoumba Drill » devienne une signature, le texte devra un jour rejoindre ce que le beat raconte déjà. L’EP de 2027 dira si le pirate a trouvé son cap.
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