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    Lion : « Ce n’est pas à l’artiste de te donner de la valeur, c’est à toi de la créer »

    Il a téléchargé FL Studio par accident, après le bac, parce qu’il s’ennuyait. Quelques années plus tard, Lionel « Lion » Romaric opère depuis Abidjan avec des contrats en bonne et due forme, une inscription à la SACEM, et un catalogue de beats dont il déclare que 90% des acheteurs ne sont pas ivoiriens. On a voulu comprendre comment un beatmaker construit une telle infrastructure dans un marché local qui fonctionne encore, selon lui, à la visibilité contre le travail.


    IVOIRAP : Tu produis officiellement depuis 2017-2018. Mais comment tu es tombé dans le beatmaking — qu’est-ce qui a déclenché ça concrètement ?

    Lion : Je m’ennuyais un peu après le bac. Je cherchais simplement un logiciel pour extraire les instrus des morceaux. En naviguant, je suis tombé sur un pop-up qui me proposait de télécharger FL Studio. Je me suis dit : « Pourquoi pas ? » Je l’ai téléchargé, installé, puis je me suis rendu compte que ça faisait bien plus que ce que je recherchais au départ. Du coup, je suis resté dessus, j’ai appris tout seul… et c’est comme ça que j’ai commencé à produire.

    Un point de départ presque anecdotique — et pourtant. Ce que Lion décrit, c’est un parcours entièrement autodidacte, sans mentor identifié, sans studio de quartier comme point d’ancrage. Internet a tout fait : la formation, le réseau, le marché. Il le revendique d’ailleurs comme une identité à part entière.

    Lion : Je me considère vraiment comme un pur produit d’Internet. Une sorte d’Internet Producer. Mon activité est énormément influencée par les plateformes digitales, les évolutions technologiques, les forums, les communautés.


    IVOIRAP : Est-ce que tu te situes dans la continuité des beatmakers ivoiriens installés — Shado Chris, Tam Sir, Mr Béhi — ou tu t’es construit en dehors de ce paysage-là ?

    Lion : Forcément, quand tu es dans un pays où il y a déjà des beatmakers et des gens qui font exactement ce que tu aimerais faire, ça t’influence. Mais personnellement, comme Internet a guidé tout mon parcours depuis le début, je me suis construit en grande partie en dehors du paysage ivoirien.

    Ce n’est pas une posture de rupture — c’est un constat de trajectoire. Lion ne rejette pas la scène locale, il n’en a simplement pas eu besoin comme infrastructure de formation. Ce détail compte : il explique en partie pourquoi ses réflexes professionnels — contrats, droits, plateformes — sont ceux d’un marché international, pas d’un marché local.


    IVOIRAP : Est-ce que les artistes ivoiriens achètent des beats ? Concrètement, dans ta pratique.

    Lion : On est encore beaucoup dans une logique de visibilité contre le travail, surtout avec les artistes connus ou en vogue. Il y a encore très peu d’artistes de ce calibre qui arrivent avec une vraie volonté de faire les choses correctement : acheter une prod, créditer le beatmaker sur toutes les plateformes, déclarer les droits, etc. On n’a pas encore cette culture-là.

    Le diagnostic est posé sans détour. Ce qui est frappant, c’est la précision de la formulation : ce n’est pas que les artistes refusent de payer — c’est qu’il n’existe pas encore de culture du paiement structuré autour de la production. Lion identifie d’ailleurs une lacune spécifique.

    Lion : La notion de lease est quasiment inexistante ici. Pendant longtemps, la plupart des beatmakers étaient aussi ingénieurs du son. Du coup, la valeur de la prod était directement intégrée dans une prestation globale : prod + prise de voix + mix + mastering. Et lorsqu’il y avait un prix affiché pour une prod, il s’agissait généralement d’une cession exclusive des droits.

    Le lease — licence non-exclusive permettant de vendre la même instrumentale à plusieurs artistes à prix accessible — est pourtant la colonne vertébrale du modèle économique du beatmaking à l’international. Son absence quasi totale en Côte d’Ivoire n’est pas un détail : c’est un retard structurel qui maintient les producteurs locaux dans un modèle à une seule transaction par beat.


    IVOIRAP : Tes acheteurs sont majoritairement locaux ou internationaux ?

    Lion : Quand j’ai commencé, mes acheteurs étaient quasiment exclusivement américains ou britanniques. Il faut dire que mon activité était orientée vers ces marchés avec des « Drake Type Beat », « Future Type Beat », etc. Puis, avec la montée de l’afro, j’ai commencé à élargir mon public. Aujourd’hui, j’ai quand même beaucoup d’acheteurs ivoiriens. En général, les ventes se font soit directement sur BeatStars, soit via Instagram ou WhatsApp pour les artistes locaux.

    Lion précise par ailleurs que le marché international, hors Côte d’Ivoire, représente selon lui quasiment 90% de ses revenus de beatmaker. Un chiffre déclaré, non audité — mais qui dit quelque chose sur l’état du marché local pour un producteur qui a fait le choix de se professionnaliser.


    IVOIRAP : Tu utilises BeatStars, tu rédiges des contrats, tu es inscrit à une société de gestion des droits. C’est rare pour un beatmaker basé à Abidjan. Comment tu as construit cette infrastructure ?

    Lion : BeatStars centralise quasiment tout. Je n’ai presque rien à faire à part uploader mes prods. Lorsqu’un artiste achète une production, il reçoit immédiatement les fichiers ainsi que le contrat correspondant à la licence qu’il a choisie. Pour les artistes qui achètent en dehors de BeatStars, je rédige moi-même un contrat, en m’aidant de différents outils. Pour moi, c’est indispensable. Il faut se protéger soi-même, mais aussi protéger l’artiste. Il y a énormément d’enjeux dans l’industrie musicale, surtout lorsque des majors entrent ensuite dans l’équation.

    IVOIRAP : Et côté droits d’auteur — BURIDA ou autre chose ?

    Lion : Non, je ne suis pas inscrit au BURIDA, mais plutôt à la SACEM. Et sur les questions de déclaration, on est encore très loin de la réalité quotidienne de nos artistes. Très peu ont vraiment le réflexe de s’assurer que tout le monde est correctement enregistré.

    Inscription à la SACEM — société française de gestion des droits — plutôt qu’au BURIDA. Le choix est révélateur : il dit moins une préférence pour la France qu’une évaluation pragmatique des outils disponibles. Lion ne dit pas que le BURIDA est inutile — il dit qu’il est dépassé.

    Lion : Des structures comme le BURIDA sont clairement dépassées par l’évolution de l’industrie musicale. Avec la trajectoire actuelle de la musique ivoirienne, on mérite clairement mieux.


    IVOIRAP : Est-ce que tes beats ont déjà été utilisés sans ton autorisation ?

    Lion : Tout le temps. C’est un peu le game. Quand tu fais des Type Beats et que tu les mets sur les plateformes, il y aura forcément des gens qui vont les utiliser sans payer. C’est quasiment impossible d’y échapper. C’est d’ailleurs ce qui m’a poussé à m’intéresser sérieusement aux questions de droits d’auteur, aux outils de protection et à tout cet écosystème.

    La réponse est formulée avec détachement, presque de l’humour. Mais ce qu’elle décrit — l’utilisation systématique non déclarée des productions — est une réalité économique concrète pour tous les beatmakers qui distribuent leurs beats en ligne. Lion a transformé ce problème en moteur d’apprentissage. Tous n’ont pas cette ressource.


    IVOIRAP : Décris-nous une collaboration avec un rappeur ivoirien, de A à Z.

    Lion : L’artiste me contacte via Instagram ou Facebook. Je le redirige souvent sur WhatsApp pour plus de fluidité. On discute des conditions : pour les prods sur mesure, on parle du prix, de l’avance et des délais. Une fois d’accord, il m’envoie des références du style qu’il veut. Je commence la production. Je lui envoie des versions au fur et à mesure pour feedback et ajustements jusqu’à la version finale. Une fois validé, on passe au solde et au contrat qui définit toutes les conditions : utilisation, crédits, royalties.

    Ce processus — propre, séquencé, contractualisé — n’est pas la norme sur la scène ivoirienne. Lion ne le dit pas pour se distinguer. Il le décrit comme une évidence. C’est précisément cette évidence-là qui est rare.


    IVOIRAP : Tu parles souvent de WINNER ON THE TRACK comme d’un pair important. C’est quoi cette relation ?

    Lion : Sans lui, honnêtement, j’aurais peut-être arrêté. C’est même lui qui m’a appris à faire de l’afro. Certains avec qui j’ai bossé sont devenus comme des frères. Je vois la musique comme un espace d’échange. Et le beatmaking encore plus. C’est uniquement par l’échange que tu peux acquérir des réflexes que tu n’as pas.

    Puis Lion retourne la question vers la scène dans son ensemble — et son ton change.

    Lion : Dans le game ici, je pense qu’il y a aussi un côté un peu « hypocrite ». Comment c’est possible que presque tous les beatmakers se connaissent, mais qu’il y ait si peu de vraies collaborations créditées ? On reste encore rattaché à la logique du genre : « je peux faire tout seul », « je ne collabore pas avec les plus petits », ou « pourquoi partager si je peux tout garder ? » Pour moi, ça freine clairement l’évolution du beatmaking ici.


    IVOIRAP : Si tu pouvais changer une seule chose dans la façon dont les beatmakers sont traités dans la scène ivoirienne — ce serait quoi ?

    Lion : D’abord, forcer les labels qui s’installent à vraiment participer à la construction d’un écosystème solide. Qu’ils investissent dans l’éducation, l’information, et la mise en place de bonnes pratiques. Ensuite, rappeler aux beatmakers que s’ils sont parfois mal considérés, c’est aussi en partie leur responsabilité. Ils doivent se donner plus de valeur, avoir leurs propres principes. Ce n’est pas à l’artiste de leur donner de la valeur, c’est à eux-mêmes de la créer.

    C’est la formulation la plus tranchante de tout l’entretien. Et ce qui la rend crédible, c’est qu’elle vient de quelqu’un qui a effectivement construit cette valeur lui-même — pas en attendant que la scène le reconnaisse, mais en se dotant des outils pour ne pas en avoir besoin.


    IVOIRAP : Est-ce qu’il y a une place pour une association de beatmakers ivoiriens — une structure qui défendrait les droits des producteurs, fixerait des tarifs de référence ?

    Lion : Créer une association reconnue, avec une base légale claire, dédiée à la gestion des producteurs de musique, serait un énorme avantage pour valoriser le métier. Cela permettrait de donner plus de poids aux beatmakers pour s’asseoir à la même table que les labels et les institutions culturelles. Mais avant de rêver grand, il faut déjà commencer par les petites choses. Moi, à mon niveau, avec ma petite expérience, j’essaie déjà de le faire : aider, orienter, conseiller autant que possible. Je fais ce qui est en mon pouvoir pour rendre ce qu’on m’a donné.


    Lion n’a pas attendu que la scène ivoirienne soit prête pour travailler proprement. Il a construit ses contrats, choisi sa société de gestion, automatisé ses ventes — pendant que le marché local continuait de fonctionner à l’accord verbal et à la promesse de visibilité. Ce décalage n’est pas une critique adressée à ses pairs : c’est le portrait d’un écosystème qui n’a pas encore décidé de se doter des outils qu’il mérite.

    Ce qui ressort de cet entretien n’est pas le tableau d’un beatmaker en marge de sa scène. C’est celui d’un producteur qui a compris que l’autonomie n’est pas une posture — c’est une infrastructure. Et que tant que les beatmakers ivoiriens attendront de l’extérieur la reconnaissance qu’ils peuvent construire eux-mêmes, le game local restera exactement là où il est.

    Il produit depuis Abidjan. Ses clients sont ailleurs. Pour l’instant.



    Entretien réalisé par IVOIRAP — Juin 2026. Les données chiffrées (parts de revenus, volumes de ventes) et les affiliations mentionnées dans cet article sont des déclarations de Lion (@producedbylion), non vérifiées par des sources tierces indépendantes.

    The Master
    The Masterhttp://www.ivoirap.com
    Ancien rappeur et éditeur en chef à Ivoirap.com

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